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Apollon & Dionysos

Ce n’est pas le doute, c’est la certitude qui rend fou.

Le Dionysiaque contre l’Apollinien.

Dans “Geburt der Tragödie aus dem Geiste der Musik” (La naissance de la tragédie) publiée en 1872, le philosophe et philologue Friedrich Nietzsche a exprimé pour la première fois l’idée que la tragédie est composée de deux éléments fondamentaux : l’Apollinien (qui est apparenté au dieu grec Apollon, ici utilisé comme symbole de retenue mesurée et d’harmonie) et le Dionysien (de Dionysos, le dieu grec de l’extase, utilisé comme un symbole de passion débridée).

(1) Friedrich Nietzsche

La formulation de l’Apollinien par Nietzsche était cependant très similaire à celle que Schopenhauer avait précédemment appelée “le phénomène individuel” (ou un hasard particulier, une erreur ou un homme, pour lequel l’individualité n’est qu’un masque pour la vérité essentielle de la réalité qu’elle dissimule) et ce qu’il avait appelé le Dionysien était également dérivé de l’élément dionysiaque de Schopenhauer (un sens de la réalité universelle, qui est ressenti après la perte de l’égoïsme individuel). Selon la formulation de Nietzsche, “l’extase dionysiaque” est vécue “non pas en tant qu’individus mais en tant qu’être vivant, avec la joie créative duquel nous sommes unis”.

(2) Schopenhauer

Nietzsche était radical en ce sens qu’il écartait d’emblée l’un des traits les plus honorés et les plus vénérés de la critique de la tragédie ; il réfutait les tentatives de réconciliation entre l’éthique et l’art. Nietzsche était d’accord pour dire que les événements de toute tragédie individuelle sont “censés” décharger la pitié et la peur et sont “censés” élever et inspirer par le triomphe de nobles principes au sacrifice du héros ; mais l’art, affirmait-il, doit aussi exiger la pureté dans sa propre sphère. Pour expliquer le mythe tragique, Nietzsche voyait la première exigence comme une recherche du plaisir propre à une sphère purement esthétique, sans introduire de questions de pitié, de peur, ni tirer de conclusions moralement édifiantes.

(3) L’Apollon du Belvédère, copie romaine en marbre (à gauche) et Bacchus de Michel-Ange (à droite)

L’essence de ce que Nietzsche a défini comme un “effet tragique spécifiquement esthétique” est qu’il révèle et dissimule à la fois ; il provoque à la fois la douleur et la joie. L’exposition des phénomènes de souffrance des individus qui est propre à la tragédie grecque (ses éléments apolliniens) impose au public “la lutte, la douleur, la destruction des phénomènes”, qui à leur tour communiquent “l’exubérante fécondité de l’universel”, de sorte que les spectateurs “deviennent, pour ainsi dire, un avec l’infini primordial dans l’existence, et […] anticipent, dans l’extase dionysiaque, l’indestructibilité et l’éternité de cette joie”. Nietzsche a ainsi conclu qu’il y a un désir de voir “la tragédie et en même temps de dépasser toute vision […] d’entendre et en même temps de vouloir dépasser toute audition”.

(4) La naissance de la tragédie (1862)

Plusieurs philosophes ont vu dans la force inspirée de la vision de Nietzsche un sens du nihilisme inextricablement mêlé. Nietzsche lui-même l’a affirmé :

Ce n’est qu’après avoir poussé l’esprit de la science jusqu’à ses limites […] que nous pouvons espérer une renaissance de la tragédie […] Je comprends que par l’esprit de la science, la foi qui est apparue pour la première fois en la personne de Socrate – la foi dans l’explicabilité de la nature et dans la connaissance comme panacée”.

Le philosophe a voulu remplacer l’esprit de la science par une conception de l’existence (et du monde) comme un phénomène esthétique qui ne devrait être justifié qu’en tant que tel. Nietzsche voulait que la tragédie occupe une place prépondérante dans la propagande. Comme il l’a dit, c’est “précisément le mythe tragique qui doit nous convaincre que même le laid et le désharmonisant font partie d’un jeu artistique que la volonté dans l’amplitude éternelle de son plaisir joue avec elle-même”. Il a également observé que “nous avons l’art pour ne pas périr par la vérité”.

 

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