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Carl Humann, l’homme qui sauva Pergame

« Humann, tu es un âne ! Tu n’arriveras jamais à rien », voilà ce qu’aurait dit le professeur à Carl Humann, l’homme qui sauva Pergame de l’oubli.

(1) grand autel de Pergame, Berlin

Né le 4 janvier 1839 à Steele, le jeune Carl va entreprendre une carrière scolaire classique. Du peu que nous savons de ces années-là, il avait tout de même une bonne connaissance de l’histoire, un style léger en latin et faisait preuve d’une grande habileté en mathématiques. Et, lors de l’examen oral du 3 août 1859, il fut le seul candidat à recevoir une excellente note. L’âne grandissait à vue d’œil.

Par la suite, il commence à étudier l’ingénierie à la Berliner Bauakademie (académie d’architecture de Berlin) en 1860. À l’automne de l’année suivante, il arrête ses études pour des raisons de santé et suit l’appel de son frère aîné Franz, ingénieur civil sur l’île de Samos dans l’empire ottoman. Il y promet à Karl du travail et des activités archéologiques.

Dans l’espoir de pouvoir mieux guérir une tuberculose grâce au climat plus sain de la région méditerranéenne, il débarque sur l’île de Samos le 15 novembre 1861. Il participe, entre autres, aux fouilles de l’Héraion et d’anciens complexes de palais. De fait, Carl reste donc dans l’Empire ottoman et continue à travailler comme ingénieur civil. En 1864, il se rend en Palestine au nom du gouvernement ottoman pour visiter la visiter et faire une carte précise du pays. En préparation des fouilles ultérieures, il visite l’ancienne Pergame à l’hiver 1864-65.

Sur le site historique bien connu, mais pas encore très bien fouillé, il utilise d’abord on influence pour empêcher autant que possible la destruction des ruines de marbre partiellement exposées dans les fours à chaux. Rappelons qu’à ce moment-là, il n’y avait aucun soutien de Berlin pour une fouille complète.

En Asie Mineure , Humann et son frère Franz ont géré la construction de routes de 1867 à 1873.  Plus tard, il fut en contact avec le cartographe Heinrich Kiepert et avec Ernst Curtius, le chef de la collection d’antiquités de Berlin. Cependant, les fouilles prévues à Pergame n’ont pas eu lieu au début parce que Curtius s’est tourné vers les fouilles d’Olympie.

 

(2) Carl Humann (à gauche) et Richard Bohn devant les salles du sanctuaire d’Athéna avec les statues d’Athéna et d’Héra.
Demandons-nous maintenant une question essentielle : pourquoi Pergame a-t-elle été oubliée et perdue ?

Il faut revenir dans les journées fastes de l’Antiquité et à l’origine même du mot Pergame (purgos) qui désigne un lieu fortifié, une forteresse en somme. C’est dans l’Anabase de Xénophon que l’on trouve la toute première mention de la ville, en 399 avant J.-C. Dans le texte, il s’agissait de l’accueil fait aux mercenaires grecs revenant de Perse par Pergame. Après la victoire d’Alexandre le Grand, en 344 avant J.-C., la cité devient indépendante. Elle devient ainsi une capitale d’un royaume hellénistique important aux IIe et IIe siècles avant J.-C., la dynastie des Attalides.

Les vicissitudes du temps auront raison de sa puissance : en 133 avant J.-C., elle est léguée aux Romains par Attale III. Elle finit par perdre son attrait avec l’introduction du christianisme. L’héroon, les palais royaux, l’arsenal, les adductions d’eau, le temple de Dionysos, le sanctuaire d’Athéna ou encore l’autel de Zeus, tout fut oublié petit à petit. Mais le pire était à venir : la destruction de la ville par les Arabes en route vers Constantinople en 716 marque un déclin frappant, décrit par les contemporains comme un châtiment divin. Le fameux autel de Pergame, là où siégeait en majesté la gigantomachie, fut démoli en même temps que d’autres bâtiments. La raison était bêtement prosaïque : ériger des nouvelles fortifications à la hâte pour se prémunir d’incursions imprévisibles des assaillants. Ainsi, de très nombreuses sculptures en marbre furent arrachées et réemployés dans ce nouveau rempart. Paradoxe de l’histoire : ce saccage pour la survie devait les prémunir de nouvelles destructions, protégées et enfouies, pendant des siècles…

(3) Pergame, muraille turque de l’Acropole, aquarelle de Carl Humann (1888).

 

Reprenons notre récit à une daté clé de sa redécouverte.

Carl se rend à Pergame en 1865, là-bas, il travaille sur des projets de construction routière pour l’Empire ottoman. Après avoir observé, sur le site de la Pergame antique, des ouvriers qui exploitaient le marbre des ruines pour en faire de la chaux, il finit par convaincre les autorités turques de mettre fin à la destruction des monuments pour un moment et contacta rapidement les musées de Berlin pour le financement des fouilles.

Rien n’était encore joué à ce moment-là. C’est seulement après l’intervention d’Alexander Conze et Richard Schône, que le ministère de la Culture débloqua des crédits officiels et les principaux vestiges furent mis au jour en trois grandes phases de fouilles entre le 9 septembre 1878 et le 15 décembre 1886.

Le chantier était immense, l’enjeu tout étant, mais l’un des principaux objectifs était de récupérer la frise de l’autel dans les ruines byzantines et de localiser les fondations originelles de l’autel lui-même. Selon la loi ottomane, les trouvailles archéologiques devaient être partagées entre les fouilleurs et l’Empire ottoman.

A l’issue d’une série de négociations, les Allemands parvinrent à entrer en possession des sculptures de l’autel de Pergame pour les musées de Berlin. Avec le concours d’un comité d’experts des musées et de sculpteurs de renom, les restaurateurs italiens Antonio Freres et Themistocle Possenti réassemblèrent avec d’immenses difficultés les panneaux de la frise principale à partir d’un puzzle géant composé de milliers de fragments.

La reconstitution fut grandement aidée par les recherches de l’archéologue Otto Puchstein, qui avait découvert que des inscriptions de noms de dieux figuraient au-dessus des figures représentées sur les panneaux de la frise. Ainsi grâce aux marques d’assemblage, il fut possible de déterminer la succession exacte des panneaux et l’ordre des scènes prévu originellement.

En 1994-95, Silvano Bertolin et son atelier furent choisis pour travailler sur la frise de Télèphe. La restauration du bas-relief de la Gigantomachie commença en 1996 et ne fut pas terminée avant 2004. Cette frise, d’une longueur totale de 113 mètres, avec des panneaux dont chacun pèse environ 2,5 tonnes et mesure 1 m x 2,30 m, posa un véritable défi aux restaurateurs.

 

(4) Détail du grand autel de Pergame.
Qu’est-ce que la Gigantomachie ?

La Gigantomachie était le terme utilisé pour la guerre entre les dieux et les Géants qui étaient les enfants de Gaïa, nés du sang qui coulait de la blessure de son mari Ouranos (Le ciel) lors de sa mutilation par son fils le Titan Cronos. Elle raconte avant tout le conflit initial des premiers dieux élémentaires, et le but des Géants était de renverser les Olympiens, les divinités grecques installées sur le mont Olympe. De fait, ils voulaient renverser l’ordre des choses, détruire la forme civilisée du monde grec face aux passions désordonnées et chaotiques des Géants.

On peut interpréter cette bataille mythologique comme un conflit généalogique, un ordre fondamental intimement lié à la conception humaine de la famille. Ceci-dit, elle dépeint peut-être la victoire militaire des Attalides sur les barbares. Un hommage plaqué sur le marbre, idéalisant les Attalides, imprégnant une loi divine applicable à l’homme, et par-dessus tout aux habitants de Pergame.

 

(5) Carl Humann

 

Sources et références :

Anabase de Xénophon.
Strabon.
Universalis.
Image d’illustration de l’autel de Pergame, deutschland.de

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