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Cola di Rienzo : la révolution (partie II)

[Partie I]

Révolution blanche

Loin d’un soutien unique symbolisé par les couches populaires, Cola di Rienzo allait prendre l’appui politique nécessaire avec la “popolo grasso et minuto” (cf. marchands et artistes) pour mettre ainsi un point d’arrêt aux barons issus des grandes familles au pouvoir. L’idée, au plutôt diront-on aujourd’hui le slogan, était tout trouvé : rétablir le ‘bon état’. Répété à l’envi, il fit florès auprès des couches industrieuses jusqu’aux strates supérieures. Pour ce faire, l’argent était une nécessité. Qu’à cela ne tienne ! la Chambre urbaine y pourvoira.

Le plan était simple en apparence : la redevance payée par les ports et les châteaux permettront de tenir le frêle esquif Rienzo à flot. Mais l’Église, sous l’autorité du pape, devait – si ce n’est avaliser – garder une certaine neutralité envers ce changement de régime. La tâche demeurait difficile pour Rienzo. Il sut alors mettre sous son aile le représentant du pape Clément VII, le prélat Raimond, évêque d’Orviento. Toute l’opération fut gardée secrète et Raimond n’en informa aucunement la papauté d’Avignon. Libéré des contraintes d’une Église rétive, le Rubicond allait de nouveau être franchi.

Le 20 mai 1347, dans une parfaite maîtrise de la communication de son époque (cf. partie I, us et coutumes), Rienzo sort de l’église Sant’Angelo in Pescheria revêtu d’une armure mais sans le heaume pour être reconnu parmi la foule. Il se dirige vers le Capitole de Rome – le vicaire du pape à ses côtés – renvoyant ainsi le soutien de l’Église à la populace. Parmi eux, et à la suite de son appel pour mettre en place le ‘bon état’, des citoyens de tous bords se pressent à côté de lui. Au fil du chemin, des clameurs s’élèvent dans le cortège jusqu’au Capitole. Abrupt mais efficace, l’ancien dépenaillé obtient les clés du pouvoir sans verser une seule goute de sang.

 

Lois de Rienzo

Très vite, des règles et de nouvelles lois furent promulguées. Les affaires courantes se poursuivant, il met en place une justice expéditive : les délateurs sans preuve sont condamnés et les procès terminés dans un délai de 15 jours. L’enthousiasme levé permit à Rienzo d’obtenir les sacro-saints droits régaliens (droit de battre monnaie, etc) mais aussi, dans les faits, une main-mise purement dictatoriale.  S’il se targue d’avoir obtenu le pouvoir sans pour autant avoir mis Rome à feu et à sang, il se contente humblement du titre de “rector”. Son humilité était-elle feinte ? Nous verrons que quelques mois après seulement, sa confiance se transformera en infatuation.

Rassemblés à Cornetto, les barons en furent stupéfaits. L’un de ces plus éminents représentants, Stefano Colonna, revint à Rome pour tenter de calmer la situation. Imbu de sa personne et de ses privilèges de longue date, il tenta de montrer sa superbe sur la place San Marcello. Sans être impressionné, Rienzo fit sonner les cloches et le baron fut littéralement assailli. Croyant faire peur au nouveau maître des lieux, il permit – au contraire – d’activer ses réformes. Sous la menace encore tangible des barons, Rienzo fit rassembler les citoyens en “parlement” pour ratifier ses directives. Ces derniers le nommèrent “tribun et libérateur du peuple”. Un conseil fut nommé devant lequel il devait théoriquement rendre des comptes.

Stefano Colonna, une fois convoqué, ne put ne pas remarquer les tribulations du tribun et l’excitation suscité autour de sa personne. Lui et d’autres barons devront prêter serment d’accepter cet état de fait. En autres, Rainaldo Orsino et Francesco Savello, des marchands et la plupart des citoyens suivront cet exemple. Si Rienzo n’est pas tendre avec ceux qui se permettent de défier les nouvelles règles en vigueur, il met aussi en place des mesures d’amnistie, notamment pour des Romains bannis anciennement. Jouant sur les deux tableaux, l’instauration d’un tribunal de paix est concomitante avec la généralisation de la loi du Talion (réciprocité du crime et de la peine) et la défense de porter une arme.

De chair et d’os

Rapide fut la montée au sommet, au point où tout semblait accessible au nouveau tribun. Le faste déployé n’en était que plus perceptible : les hérauts prévenaient la venue de Rienzo, celui qui – de par sa seule volonté – débarrassa les barons de Rome. Des cavaliers étincelants à la tête du cortège, des musiciens aux tambours bruyants et des crieurs publics s’amoncelaient ; la clameur des gens de la rue en donnait un écho saisissant. Pour bien faire, de la menue monnaie était jetée au commun. Au centre du dispositif, Rienzo s’annonçait en triomphateur sur un cheval de haute taille. Il portait de riches vêtements colorés à moitié de velours et de petit-gris (fourrure rare et prisé). Des murs de la ville furent abattus afin de laisser passer l’impressionnant défilé.

Sa frugalité se dissipa vite pour faire place à la bonne chère et des festins somptueux firent place à lui et ses courtisans, bien souvent de vils flatteurs. Si ce comportait étonnant, si ce n’est embêtait, certains de ceux qui l’avaient soutenu, il n’en demeurait pas moins véloce à mettre en place les réformes longtemps promises : des privilèges réservés aux nobles furent abolis et les maisonnées princières des barons piétinées.

Une épine au pied subsistait : Giovanni di Vico. Le baron impétueux et cruel avait gardé une bonne assise de sa situation et de la population environnante. Après avoir organisé un semblant d’armée avec les habitants de ville, Rienzo dût se résoudre à choisir parmi ses anciens ennemis, les barons, afin de commander les troupes. Et bien plus tard, quand il ne put trouver un baron sous la main, un mercenaire fera office de “commandant” militaire. Le siège de la ville de Vetralla mit finalement fin aux agissements du baron di Vico pour le moment. Sa soumission fut un signal d’alarme pour les autres gus récalcitrants : Les seigneurs d’Alagna, d’Orvieto de Ceri, de Monticelli, de Vitorchiano, de Porto et d’autres reconnurent la suzeraineté de Rome. D’autres villes de la Campanie suivirent avec empressement l’exemple.

Des missives arrivèrent de toute l’Italie pour accueillir le renouveau romain, l’empereur d’Allemagne Louis de Bavière demanda à Rienzo d’intercéder en sa faveur auprès du pape Clément VII, craignant qu’il ne meure sans avoir fait la paix avec l’Église. Jean V Paléologue de l’Empire romain d’Orient entretint avec lui de bonnes relations. Traité d’égal à égal parmi les souverains de son temps, toutes les portes lui semblaient acquises Pourtant les victoires de Rienzo montrèrent également ses limites : il n’avait pas l’assurance d’un Médicis et encore moins la finesse diplomatique d’un Machiavel… Tolle moras, semper nocuit differre paratis, aurait dit Lucain (1).

La Chute

Cola di Rienzo était versé dans la religion, autant dans son quotidien que dans les choix politiques,  si bien qu’on pensait voir dans sa prise de pouvoir un élan, voire une révolution dite mystique dans son approche. Pour cela, il accordait grand intérêt à ce que ses directives soient ratifiées par Avignon. En retour, l’Église désigna sobrement Raimond et Rienzo “Rectores”, chefs du peuple. Mais le 15 août, l’idylle se fendilla le jour de l’Assomption qui était, en Italie et notamment à Rome, une des principales fêtes célébrées au cours de l’année. Participant à la cérémonie, il félicita rois et empereurs et dans une ardeur égocentrique, il se compara lui-même à Jésus Christ.

Le fils d’un aubergiste porté à la tête de la Cité éternelle allait connaître les affres d’une série consécutive de maladresse. Si ses propos avaient scandalisés le moine fra Guilielmo, la fougue se transforma en tiédeur parmi la population romaine. Le comte de Fondi porta la première estocade en refusant obstinément de prêter allégeance au nouveau maître des lieux.  Bien que la révolte organisée n’aboutit pas, le tribun eut la candeur de restituer les possessions (dont les châteaux) à plusieurs barons qui les avaient aidés à repousser les attaques du comte de Fondi. A l’instigation des Colonna, les Orsini, les Savelli et les Annibaldeschi s’organisèrent secrètement ensemble, oubliant un instant leurs rivalités, pour chasser Rienzo.

Une nouvelle erreur se produisit le 15 septembre quand ils furent tous invités par Rienzo à un banquet, c’est alors le vieux Stefano Colonna ne put résister à s’opposer ouvertement à lui. Emprisonnés un par un, Rienzo avait l’occasion unique de se débarrasser une fois pour toute dans ce dernier acte d’autorité. Mais il céda. Peu avant l’exécution proclamée pour neuf heures du matin – et sur proposition la veille de citoyens venus en hâte pour implorer sa clémence -, Rienzo crut bon de gracier les adversaires à ses pieds, alors que le gibet avait été dûment préparé. Sous un nouveau serment de fidélité, ces derniers demeurèrent interdits devant un tel retournement de situation et, finalement, retournèrent dans leurs châteaux respectifs.

L’autorité d’Avignon où siégeait le pape dut lui aussi restreindre l’ambition de Rienzo et fit désormais tout pour le faire tomber. Quelle en était la raison ? Mesures portant atteintes à certains prélats, titres honorifiques confisqués, expéditions militaires décidées à l’emporte-pièce, négociation avec le rois Louis et la reine Jeanne, à l’empereur et surtout aux électeurs… c’en était trop pour les cardinaux. Ainsi, les soutiens du tribun diminuèrent comme neige au soleil, si bien qu’il ne resta plus que Pétrarque à la cour de Clément VI pour ne pas le contester.

Cloisonné dans ses certitudes, Rienzo ne put ou ne voulut pas voir la fronde qui s’organiserait férocement à sa porte. Dès le mois d’octobre de la même année, des révoltes éclatèrent un peu partout. Les Gaetani avaient repris les armes ainsi que les Orsini, et Rienzo amassa une petite armée pour se porter lui aussi à l’offensive, en vain. Après des exactions cruelles portées de part et d’autre, le légat du pape, nommé Bertrand, attisa lui le feu contre Rienzo. Le 9 novembre, les incertitudes s’accumulèrent : incapable de renverser ses adversaires, les alliés florentins absents, la disette, le manque de vivres pour ses troupes et des bandes armées incapables de juguler aux environs de Rome.

Levant le siège de Marino, Rienzo revint abattu à Rome. Toutefois, le 20 novembre 1347, à la porta Tiburtina, le tribun remporta une victoire contre les barons, et nombre d’entre eux succombèrent, notamment une bonne partie de la famille Colonna. Ceint de la couronne tribunitienne, Rienzo parada après une victoire quasi inespérée. Pourtant, trois semaines après cet éclatant succès, Cola di Rienzo fuyait Rome. Devenu paranoïaque et désormais en surpoids, le tribun devait faire face à une population indifférente, sans compter les frais immenses à régler auprès de mercenaires voraces. Comme un podestat accaparé par le besoin de rester au pouvoir, il voulu s’accoquiner de nouveau l’Église avec l’élection de trente-neuf conseillers – sur conseil de l’évêque d’Orvietto. Peine perdue une nouvelle fois quand, le 10 décembre, il présenta publiquement ses excuses au pape Clément VI. La rupture est totale.

La fin du règne arrive au mois de décembre : incapable de sommer les barons redevenus récalcitrants à se montrer devant lui, plusieurs de ses hommes désertent. Et devant l’absence prononcé du peuple qui ne tient plus à se manifester pour le soutenir, Rienzo perd désormais toute contenance. Craignant une révolution de palais, il finit par descendre seul le Capitole à cheval pour quémander l’hospitalité aux Orsinis au château Saint-Ange. Son odyssée n’est pourtant pas encore terminée.

 

[Partie III : mort de Rienzo et conclusion]

 

Sources et références

1) “Tolle moras, semper nocuit differre paratis, aurait dit Lucain” : Chassez tous les retards ; il est toujours préjudiciable de différer, quand on est prêt (Lucain, Ier siècle apr. J.-C.).

Pour aller plus loin sur le sujet :

– L’aventure impossible de Cola di Rienzo – Rome, 1347, une révolution populaire par Monique Jallet-Huant.

– Cola di Rienzo, histoire de Rome de 1342 à 1354 par Emmanuel Rodocanachi.

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