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Cola di Rienzo : le tribun [partie I]

C’est l’histoire d’un tribun qui fut oublié pendant cinq siècles. Rien ne pressentait Nicolas, fils de Lorenzo, à devenir celui qui pendant un très court laps de temps unifia Rome sous son égide à sept étoiles (1). L’homme du peuple n’est pourtant pas un simple agitateur épris de l’ivresse passagère du pouvoir ou encore moins un simple despote à l’arrachée. Pour se défaire des approches littéraires que sa figure a inspiré après sa redécouverte (2), nous allons analyser les sources historiques et retirer progressivement le voile qui nous sépare de cet événement historique. Si on a voulu, maladroitement, faire une comparaison avec une quelconque personnalité de notre époque, son cas mérite alors qu’on s’y attarde d’autant plus. Mais avant tout il est essentiel de placer des balises contextuelles dans ce quatorzième siècle romain aussi chaotique que malheureux.

Rectores, raptores

Rome au XIVe siècle n’est plus qu’une ombre derrière les ruines du Colisée. Précipitée avec les anges déchus dans un dépotoir où règne le brigandage, la violence et une constante insécurité, la Ville éternelle était alors sous la coupe des barons. Colonna, Orsini, di Vico, etc ; toutes ces familles se prévalaient de privilèges autour d’un clientélisme massif regroupé par zone d’influence. Ils empiétaient de leurs chevaux caparaçonnés les quartiers à leurs profits, terrorisant la population au besoin pour imposer une véritable guerre de gangs, dans son acceptation la plus moderne. L’empereur Charles IV de Luxembourg, couronné spécifiquement à Rome pour aller chercher un titre ronflant, et dont un magistrat (préfet) sans pouvoir le représentait, ne venait que pour y séjourner une seule journée au maximum (3-4).

Loin de préserver les monuments de la gloire passée, les barons de ce temps se hâtaient d’en extraire les matériaux à l’élaboration de leurs châteaux ou des tours dont ils parsemaient la ville. Fait assez étonnant pour être remarquer, le sénat voulut même percer une rue à travers le Colisée (5) ! Pour autant, l’énormité de la tâche les en dissuada… Quant aux autres vestiges d’importance, l’état de délabrement n’en était que plus terrifiant : le Capitole, endommagé lors des siècles passés, fut grossièrement restauré ; la colonne trajane venait d’être péniblement redressée ; le mausolée d’Auguste renfermait plus de débris que de trésors enfouis ; et ultime sacrilège, le temple de la Concorde servait de carrière à chaux. Les statues, quant à elles, avaient été brisées ou vendues. Et quand les monuments n’étaient pas laissés au rebus, ils servaient à être dépiautés par-ci, par-là. Même aux temps troublés de l’empereur Majorien au Ve siècle après J.-C., on proclamait encore une condamnation à avoir la main tranchée à ceux qui détruiraient des édifices publics de Rome pour en récupérer les pierres (6).

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À quoi pouvait ressembler Rome au temps de Rienzo ? Si le constat préalablement dressé est sombre, il faut savoir que la conversion des empereurs n’a pas modifié le paysage urbain de l’antique Rome au moins jusqu’à la fin du IVe siècle. Les Barbares n’ont pas irrémédiablement dévasté la ville après qu’ils s’en furent emparés en 410, puis en 455. En 510, Cassiodore, ministre du roi Ostrogoth Théodoric, admire la beauté de la ville, notamment le théâtre de Pompée.

Trente ans plus tard, l’historien Procope décrit une cité “peuplée de statues”. Au VIIe siècle, l’empereur byzantin Constant II visite une ville restée quasiment intacte. En réalité, c’est au XVIIe-XVIIIe siècle que la ville fut l’objet de dégradation intensive par ses propres habitants. Rienzo contemplait donc avec une fascination renouvelée les décombres de l’ancienne capitale d’un empire riche où le prétendu bonheur des citoyens ne pouvait que contraster avec son époque. Rome était jadis crainte et vertueuse ; devenue misérable et dépossédée de son rang, il en éprouva une honte et une colère grandissante contre les nobles de son temps.

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Us et coutumes

Nicola n’est pourtant pas un Romain comme les autres. A l’instar de Pétrarque, Cola – diminutif très commun pour l’époque – est instinctivement attiré par les ruines qui parsèment les rues et les piazzas dévastées. D’un remblai éventré à la plaque renversée de l’empereur Vespasien (4) servant d’élément décoratif à un autel, sa curiosité l’amènera à s’interroger, à comprendre, puis à étudier une Rome qui fut jadis au sommet du monde.

Si Rienzo est fasciné par les ruines antiques, il partage également ce trait de caractère commun avec le poète de son siècle : Pétrarque. Ce dernier dira avec fatalisme dans l’un de ses récits de voyage “Nulle part à Rome n’est moins connue qu’à Rome même”. Loin d’être un fabuliste, il pourra – à terme -, de par son intelligence et sa mémoire, déchiffrer les annotations qui parsèment les monuments délabrés. Tite-Live, Sénèque, Cicéron ou encore Symmaque lui devinrent familiers. Mais comment un simple paysan de basse extraction a-t-il pu devenir en si peu de temps le maître de Rome, au point de vouloir rétablir les prérogatives de la Rome antique sur le bassin méditerranéen et au-delà ? Nous le savons pourtant maintenant : son rêve était chimérique, au même titre que la durée de son mandat. Quelles ont été les étapes de sa montée au pouvoir ? Pour le savoir, nous devons commencer par ses origines et la fable qu’il construira autour de sa naissance. Car, en ce temps-là, s’inventer une généalogie mythifiée n’était pas du luxe.

Il est dit que l’empereur Henri VII était venu à Rome pour se faire sacrer empereur. Empêché par les hommes des Orsini, il dût se réfugier – sous un déguisement – dans une auberge une quinzaine de jours. Un mari absent, la femme de l’aubergiste disponible, il n’en fallait pas moins pour donner un bâtard de sang royal, le futur Cola di Rienzo. De cette histoire de bric et de broc, tout est faux. Et les variations autour d’une naissance royale n’en finissent plus de se contredire : on rapporte ainsi que la mère de Rienzo serait, en fait, la fille illégitime du ledit empereur. Si tout cela nous paraît absurde pour des yeux contemporains, l’époque dans laquelle vivait Rienzo ne se privait pas de créer un mythe à travers une généalogie prédestinée. Cf. article : Des Chimères et des hommes.

La reconnaissance s’octroie aussi par le besoin d’être vu et reconnu. Paraître et Parader se confondaient. Pour mieux comprendre l’univers mental de la Rome médiévale, les codes culturels nous sont nécessaires. L’un d’entre eux est le vêtement. Il illustre simplement et efficacement la fonction, le statut et le grade social d’une personne. Cola di Rienzo sera alors reconnu, apprécié et même craint sous ces apparats. Quand il a accédé au pouvoir, Rienzo chevauchait avec un manteau rouge écarlate ; il le faisait car seuls les chevaliers et ceux appartenant aux arts majeurs en avaient le droit. Dans son manteau rouge bordé de petits-gris, les éperons d’or et l’épée renvoyaient une image qui imposaient le respect et la révérence. La pompe et la munificence impressionnent auprès du commun. Cependant, et ironiquement, si on se réfère à la biographie écrite plusieurs années après la mort de Cola di Rienzo ; des apparats trop précieux – dont notamment un bracelet doré dissimulé sous des frusques – furent sa perte, alors qu’il tentait de s’échapper en catimini de son repère en proie aux flammes…

Si Rome était alors pris d’amnésie et de confusion, au point où dans l’imagerie populaire seuls Constantin et César étaient remémorés comme empereur (ce qui ne fut jamais le cas de l’imperator (8) César), pouvait-elle néanmoins se sortir de sa torpeur ? La réponse est plus compliquée qu’il n’y paraît. Rienzo n’était peut-être un illuminé et encore moins un révolutionnaire, sa naïveté dans l’antre politique allait vite le confondre au milieu du panier de crabes de l’époque. Mais sous l’étonnant périple de Rienzo, Pétrarque eut tout de même ces mots sortis d’un autre âge : “Comme l’Italie s’est réveillée tout à coup, et comme la terreur du nom romain s’est répandue dans les pays les plus éloignés ! J’étais en Gaule, je sais ce que j’ai vu et entendu, ce qu’on lisait dans les yeux des plus puissants. Ils le nieront peut-être aujourd’hui, mais alors la terreur du nom romain était partout.”

 

L’amorce

Si nous savons que peu de choses de la jeunesse même de Rienzo, nous pouvons en déduire certains traits de son caractère : son séjour à Agnani auprès d’autres paysans avant son retour à Rome, ses connaissances acquises au fil des années et sa capacité à être un “homme du peuple” lui ont permis de se faire remarquer. Il n’en fallait pas moins qu’une doléance auprès du nouveau pape Clément VI pour ainsi s’affirmer aux yeux d’un grand public désabusé. Réussissant à convaincre le conseil des treize buonuomini (qui représentait précairement le peuple), il s’embarqua seul et sans titre officiel à Avignon, résidence des papes. D’une harangue soutenue contre les barons utilisant une rhétorique ciselée, Rienzo sut impressionner la cour papale. D’où pouvait réellement venir un tel homme d’une stature haute et d’une intelligence subtile auprès du commun ? devait se demander tout un chacun. Après quelques péripéties, Clément VI donna presque satisfaction à l’homme du peuple. Cependant, à Rome, tout changea précipitamment. Le conseil des buonuomini était tombé et les barons furent in fine avertis qu’un importun avait osé les critiquer.

La progression est alors fulgurante : de rien, il devint notaire de la Chambre urbaine (7). La magistrature mais aussi le brillant costume lui octroya les clés nécessaires afin de progresser dans la hiérarchie sociale. Du titre acquis, il put relever les injustices perprétées aux quotidiens par les barons. La noblesse n’en supporta encore moins son zèle et, dès lors, après une ultime bravade (9) perpétrée par un scribe du sénat du nom de Tommaso Fiortifiocca, il comprit que le peuple et la bourgeoisie lui sauront son seul secours.

Comment mettre à bas tout un système ? Avec les bonnes vieilles caricatures. Des peintures allégoriques étaient alors utilisées à des fins politiques, ainsi qu’on avait pu le voir à Florence en 1344 quand ce moyen avait été utilisé pour soulever le peuple et tourner en ridicule le duc d’Athènes.

L’imaginaire collectif accumulé allait servir tout à la fois : Babylone, Carthage, Jérusalem et même Troie servaient de décor à la fresque avec comme sujet un naufrage et une femme éplaurée représentant Rome. Tous savaient à quel point fut Rome grande sans jamais en saisir les tenants et aboutissants, et pour ainsi ils regrettaient tous sans se l’expliquer rationnellement. On y représentait également en peinture des moutons, dragons, renards (10) censés incarner les pontes de ce temps-là.

Il ne lui manquait plus qu’un coup d’éclat pour renverser la situation et emmener le peuple avec lui : la table en bronze de l’investiture de l’empereur Vespasien (Lex de imperio Vespasiani) qui servait vilement de décoration allait être son instrument de reconquête. Dans l’Antiquité, elle affirmait les pouvoirs étendus par le sénat et le peuple romain. Sa conquête allait prendre vie dans l’église Saint-Jean de Latran pour y terminer au Capitole. [Partie 2]

 

 

Sources et références :

Emmanuel Rodocanachi, Cola di Rienzo, histoire de Rome de 1342 à 1354 (1888).

Cassiodore, Procope de Césarée, Pétrarque.

 

1) Le blason de Rienzo représentait un soleil d’or à sept rayons terminés chacun par une étoile d’argent, se détachant sur un fond azuré. En référence, selon Rienzo, au philosophe Boèce.

2) Cf. Rienzi, der letzte der Tribunen (Rienzi, le dernier des Tribuns), opéra créé le 20 octobre 1842 par Richard Wagner.

3) Rectores, raptores est un dicton populaire. Litt. “Gouvernants, dévorants”.

4) “Si Dieu me fait la grâce que je sois nommé roi des Romains, je n’entrerai point à Rome avant le jour fixé pour mon couronnement, j’en sortirai le même jour avec tous mes gens, je me retirerai au plus tôt des terres de l’Église, où je ne reviendrai qu’avec la permission du pape.” (22 avril 1346).

5) Un acte du quatorzième siècle nous apprend que deux factions rivales s’entendirent pour prendre des pierres au Colisée, que l’on considérait plus que comme une carrière.

6) Code Théodosien, Nov Maj 4 (11 juillet 458).

7) Au Moyen Age, le terme “notaire” renvoyait à celui de secrétaire.

8) Imperator signifiait alors “général victorieux”.

9) Un geste de la main en se frappant le bras, particulièrement insultant.

10) Les moutons représentaient les juges, les dragons les notaires et les renards les magistrats.

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