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Dans l’imaginaire de Theodor Kittelsen

On sait bien que les contes de fées, c’est la seule vérité de la vie, disait avec candeur Antoine de Saint-Exupéry. L’artiste norvégien Theodor Kittelsen (1857–1914) peut en témoigner, il en a fait toute sa vie. Nous parlons ici du grand maître des créatures légendaires dénommées trolls. Mais loin de la définition faussée qu’on lui donne aujourd’hui, les trolls s’esquissaient bel et bien au cœur d’une tempête de neige et en plissant bien les yeux, on pouvait apercevoir les subtiles nuances entre un skogtroll (troll de la forêt) et un Sjøtrollet (troll des mers).

 

Mais son legs au monde n’est pas seulement composé de fées ou de trolls, son pinceau a aussi pris une allure lugubre en dessinant la grande peste du Moyen Âge. Néanmoins, nous avançons trop vite, et il convient de revenir aux premiers pas du jeune Theodor (Severin) Kittelsen,  peintre, graphiste et illustrateur norvégien, célèbre – vous l’aurez deviné – pour ses paysages et ses dessins principalement liés au merveilleux.

Né dans la petite ville de Kragerø dans une famille de marchands, il est le deuxième de huit enfants. Dès l’enfance, il a commencé à peindre. Comme son père est décédé prématurément, Kittelsen a été contraint de travailler dès son plus jeune âge. Il s’est également brièvement rendu dans la capitale norvégienne, Christiania et non Oslo à ce moment-là, pour y travailler comme apprenti peintre. Lorsque Kittelsen s’est formé comme apprenti horloger, son propriétaire l’a présenté à un riche philanthrope et amateur d’art Diderich Maria Aall, qui l’a aidé à entrer à l’école d’art de Christiania et a payé ses frais de scolarité. Kittelsen a ensuite étudié dans la capitale pendant deux ans, après quoi il est allé à Munich pour continuer ses études.

Trois ans plus tard, Kittelsen a commencé à avoir des difficultés financières. Les peintures rapportaient peu d’argent. En conséquence, il a été contraint de retourner en Norvège. En même temps, Kittelsen servait dans l’armée. Après son service militaire, et notamment grâce à une bourse, il a pu se rendre à Paris pendant une courte période, puis à nouveau à Munich. En 1883, notre globe-trotter norvégien, avec les artistes allemands Erik Werensjöll et Otto Sinding, reçut une commande d’illustrations pour une édition en trois volumes de contes populaires norvégiens.

Comme Kittelsen avait le mal du pays, en 1887, il retourna en Norvège et ne la quitta jamais. Il a obtenu un emploi de gardien de phare sur l’île de Skomvar (îles Lofoten). Là-bas, isolé, près d’une nature sauvage et exubérante, il s’en est inspiré pour créer plusieurs séries de dessins qui ont été publiés dans des livres séparés (les textes ont également été écrits par lui). Citons “Vivre dans des conditions exiguës” (Fra Livet i de smaa Forholde, 1890), “Des îles Lofoten” (Fra Lofoten, 1890- 1891) et la sorcellerie (Troldskab, 1892).

 

En 1889, Kittelsen a rencontré une fille nommée Inga Christine Dahl, qui avait dix ans sa cadette. Ils se sont mariés très vite.

Au milieu des années 1890, Kittelsen a écrit son livre le plus célèbre, La Peste Noire (Norse Svartedauen). Le livre se concentrait sur l’épidémie de peste qui a balayé l’Europe au milieu du XIVe siècle et causé la mort de millions de personnes, et la Norvège n’y a pas été épargnée.

En 1908, Kittelsen a reçu l’Ordre de Saint-Olaf, la plus haute distinction de Norvège. En 1911, il écrivit son autobiographie People and Trolls, Memories and Dreams. Autobiographie »(Folk og Trold, minder og drømme. Selvbiografi).

Revenons un instant sur une partie de son travail qui a été intimement lié aux événements de son époque. En 1907 et 1908, Theodor Kittelsen a réalisé des aquarelles à partir du développement de la centrale électrique de Svelgfoss. En ce début de XXe siècle, après la dissolution de l’Union Suède-Norvège, l’émigration norvégienne vers l’Amérique prend des proportions inquiétantes. Il n’en fallait pas plus pour la commande de cinq aquarelles par l’ingénieur Samuel *Sam* Eyde, fondateur de Norsk Hydro et de la première centrale hydro-électrique du pays.

De fait, entre les nombreux artistes du XIXe siècle qui ont (ré)imaginé les contes et œuvres littéraires d’antan et l’émergence d’une unité au sein d’un nouvel État naissant, le talent de Kittelsen a ainsi combiné le folklore et l’innovation technique. Un regard moderne cynique pourrait trouver cette combinaison hasardeuse, futile ou simplement kitch, mais pas pour un homme de ce temps-là. Si on peut aujourd’hui admirer les œuvres avec un détachement certain, il est toujours utile de comprendre les ressorts d’un État-nation qui se construisait avec les besoins de son époque et les ressources à sa disposition. La même ficelle sera toujours utilisée de nos jours, mais peut-être pas avec la même finesse que les aquarelles de Kittelsen.

Sources et références

Illustrations utilisées pour cet article : Förtrollade Norge, Norsk Trollvinter, Pesten, Svælgfoss.

https://www.visitnorway.com/listings/the-house-of-theodor-kittelsen/2029/
http://www.artnet.com/artists/theodor-kittelsen/

HEM

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