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Dejima : quand les Européens étaient confinés au Japon

Par-delà l’horizon se trouvait un pays qui, selon les dires de Marco Polo, s’appelait Cipango et renfermait d’innombrables pierres précieuses et surtout de l’or. Il faudra attendre 1543 pour que les Européens accostent sur l’archipel nippon. Une terre complètement méconnue.

En général, ils connaissent la justice et les règles des relations entre seigneurs et sujets, mais parmi eux il y en a qui ignorent complètement les lois de l’étiquette.

Voilà comment est décrit les premiers européens, dits barbares du sud, à leur arrivée le long des côtes de l’île japonaise de Tanegashima. Ces propos sur les étrangers hirsutes et rougeauds sont rapportés par le bonze Nampo Bushi. Jusqu’à présent, le Japon n’avais jamais eu à faire avec des Européens. Moins d’un siècle plus tard, le pays du Soleil levant fermait ses portes aux étrangers. Une fermeture drastique des frontières (litt.”sakoku”, terme utilisé postérieurement par les Japonais) qui va durer plus de deux siècles, de 1639 à 1854.

Pour commercer avec l’intransigeance japonaise, être en possession de lettres au sceau vermillon est une obligation. Deux comptoirs très réglementés subsistent néanmoins pour les Européens : celui de Hirado pour les Portugais et Nagasaki pour les Hollandais. Après la répression des Chrétiens qui atteindra son apogée avec le soulèvement de Shimabura en 1637, le troisième shogun Tokugawa Iemitsu rompt toute relation avec les marchands catholiques.

À Nagazaki, les Hollandais sont assignés à résidence dans le minuscule îlot artificiel de Dejima. Ils découvriront, petit à petit, la signification d’une culture où les marques de respect à honorer sont aussi nombreux que les interdits.

La loi du shogun

Financé par le shogunat, Dejima – aussi nommé Tsukishima (çad “île érigée” ou “île artificielle”) – a été construit de 1634 à 1636. Cet ilot sert à contrôler mais surtout à prévenir d’un danger ; en effet, Tokugawa Ieyasu craint le caractère intrusif des Européens. Les tentatives des jésuites pour convertir les Japonais était problématique pour le shogun car les daimyos (propriétaires terriens) convertis au christianisme et leurs territoires devenaient d’importants centres de résistance à son encontre. En outre, les Chrétiens avaient comme chef spirituel le pape, une personnalité lointaine pour lequel il n’avait aucune emprise et ne savait pratiquement rien. En 1612, le Shogun interdit la propagation de la foi catholique et en 1616, à l’exception de la Chine, le commerce extérieur est limité aux ports d’Hirado et de Nagasaki.

En 1639, les Portugais sont expulsés du pays et le Shogun interdit le commerce avec les Portugais sous peine de mort. Le soutien des Néerlandais dans la lutte du Shogun contre les chrétiens japonais et le refus des expressions ouvertes de la foi ont probablement contribué au fait qu’ils étaient les seuls Européens autorisés à rester au Japon.

Les Hollandais vivaient sous des restrictions strictes sur Dejima. L’île artificielle, qui avait à peu près la taille du barrage d’Amsterdam, n’était accessible que par un seul pont. Seul un nombre limité de Néerlandais (entre 10 et 20) étaient autorisés à y résider et, à l’exception d’une visite annuelle au shogun, il n’y avait aucune autorisation possible à quitter leur île. Pendant la saison commerciale d’août à novembre, les occupants se composaient généralement d’un chef (chef marchand), d’un deuxième négociant, de quelques petits marchands et d’un certain nombre d’assistants, dont le médecin. À la fin de la saison commerciale, le deuxième marchand et quelques-uns des petits marchands et assistants sont repartis pour “Batavia” (siège de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales).

 

À Dejima, les contacts avec le sexe féminin restaient limités et ce uniquement aux prostituées, qui servaient également d’aides ménagères. La confession publique de la foi chrétienne – vous commencez à vous en douter – était interdite. Les bibles et autres écrits chrétiens ont été mis dans des tonneaux et scellés à l’arrivée d’un navire néerlandais, et même un défunt n’a pas été autorisé à être enterré sur le sol japonais, mais a reçu en contrepartie une tombe en mer, au large de Nagasaki. Pour se prémunir d’une éventuelle révolte, les armes et des munitions ont également été confisquées jusqu’au départ des lesdits occupants. Ces restrictions (à l’exception de la tombe du marin cité précédemment) dureront jusqu’en 1850. D’un autre côté, ces restrictions ont fait de Dejima la zone de tractation commerciale la plus sûre d’Asie et surtout dans les premières années, les Néerlandais ont réalisé des bénéfices considérables sur le commerce.

Si le comptoir hollandais était particulièrement rentable pour la VOC (Vereenigde Oost-Indische Compagnie, autrement dit la Compagnie néerlandaise des Indes orientales), avec son monopole commercial, le Japon doit aussi beaucoup aux Néerlandais sur Dejima. Et pour cause : les navires hollandais ont apporté des livres et d’autres informations qui ont permis au Japon d’en apprendre davantage sur le monde extérieur et, en particulier, de se familiariser avec la science européenne émergente.

 

Droits, devoirs et cadeaux

L’autorité japonaise rime avec minutie. À Dejima, les contacts avec le sexe féminin étaient limités uniquement aux prostituées, qui servaient également d’aide ménagère. La confession publique de la foi chrétienne était interdite. Les bibles et autres écrits chrétiens ont été mis dans des tonneaux et scellés à l’arrivée d’un navire hollandais, et même le défunt n’a pas été autorisé à être enterré sur le sol japonais, mais a reçu la tombe d’ un marin.au large de Nagasaki. Des armes et des munitions ont également été confisquées jusqu’au départ. Ces restrictions (à l’exception de la tombe du marin) dureront jusqu’en 1850.

Si les Néerlandais ont cependant eu le privilège d’avoir une audience avec le shogun à Edo chaque année, il est d’usage d’offrir de lui offrir des cadeaux ainsi qu’aux hauts fonctionnaires de l’administration. Le premier voyage à la cour eut lieu en 1609 et à partir de 1633, ce fut un événement annuel. Lorsque les Néerlandais ont été transférés à Dejima, le voyage à la cour était parfois un changement bienvenu par rapport à la vie habituellement ennuyeuse sur l’île, mais au lieu d’un privilège, le voyage à la cour est devenu un fardeau au fil du temps, d’une part parce qu’il y avait pas mal de coûts impliqués (notamment les présents à apporter), et d’autre part parce que le trajet fastidieux à parcourir était d’environ 2 000 km. Pour donner un ordre d’idée : un voyage à la cour durait environ trois mois, dont deux à trois semaines au sein de la cour.

Le shogun a soumis une liste de souhaits à l’avance, les soi-disant exigences de l’empereur, décrivant d’ailleurs en détail les cadeaux attendus, la surprise en moins. Tokugawa Ieharu , par exemple, a commandé trois étalons persans en 1765 qui ne devaient pas avoir plus de neuf ans et bien entraînés. Les cadeaux typiques comprenaient des textiles (soie), des montres, des télescopes, des livres, des animaux exotiques et des curiosités en tous genres. Le shogun a offert 30 kimonos traditionnels comme cadeau de retour. La liste de souhaits du shogun pour le voyage annuel à la cour comprenait régulièrement des livres et des instruments scientifiques, tels que des télescopes ou des baromètres.

Le rythme de l’année commerciale était déterminé par les navires naviguant de Batavia à Dejima. À la fin du mois de juin de chaque année, deux ou trois navires partent pour leur voyage d’un mois à Dejima, après quoi ils font du commerce pendant environ trois mois. Puis, de la fin octobre à la mi-novembre, les registres sont établis. Le chef délègue ses fonctions à son successeur venu avec les navires de Batavia. Ensuite, les navires retournent à Batavia où ils arrivent vers la fin de l’année. Dès que les navires quittent Dejima, le voyage à la cour est préparé sur l’île, qui s’effectue ensuite au printemps (de février à mai). Dès que le voyage à la cour s’achève, les préparatifs se préparent pour la prochaine année commerciale de mai à août.

En plus de la soie, le bois, les peaux, le plomb, le mercure, l’étain, le sucre, les épices, les textiles et les matières premières ont été importés du commerce asiatique. Le Japon lui-même exportait de l’argent, de l’or, du cuivre, du camphre , du saké et du soja . Les produits qui venaient d’Europe servaient de cadeaux pendant les voyages à la cour, et des livres et des instruments scientifiques étaient également importés pour le commerce au Japon. Le cuivre et surtout l’argent japonais a donné aux Néerlandais de cette région asiatique un avantage commercial important sur les autres nations européennes, qui ont dû importer de l’argent d’autres parties du monde. Cependant, le Japon a interdit les exportations d’argent en 1668.

Les échanges

Plusieurs Japonais qui devaient garder un œil sur les Néerlandais, les interprètes ou encore des envoyés du shogun, ont commencé à traduire des livres occidentaux. Cela a été d’autant plus souhaitable pour eux étant donné qu’au cours du XVIIIe siècle, l’interdiction d’importer des biens étrangers a été introduite. Le tournant viendra en 1774 lorsque certains savants japonais ont publié le travail anatomique du corps humains de Johann Adam Kulmus. Après cette publication, de nombreux autres ouvrages sont apparus en traduction. Entre 1798 et 1802, les théories de Newton y sont présentées. L’histoire, l’art, la politique, les ouvrages s’enchaînent et les interrogations s’accumulent. Dans les années 1840, les premières biographies de Napoléon débarqueront pour ne jamais quitter la stupéfaction des Japonais à l’encontre du simple soldat devenu empereur.

Le travail de traduction s’accompagnait de publications de divers dictionnaires et d’études de la langue néerlandaise. De fait, des passerelles entre l’Occident et le Japon s’établissaient sans que ce soit officiellement proclamé, et un certain nombre de mots néerlandais ont été introduits dans la langue japonaise à la suite du “Rangaku” (littéralement « études néerlandaises »). Ce sont souvent des mots pour lesquels il n’y avait pas d’équivalent en japonais, mais parfois les mots néerlandais ont supplanté la variante japonaise. En 1615, “Kokku” (du mot néerlandais “kok/koken”, autrement dit cuisiner) est le plus ancien mot japonais copié du néerlandais.

En pêle-mêle, plusieurs objets ou produits culturels ont ravi le regard étonné des Japonais. Que dire de ce jeu plaisant qu’est le badminton, l’élégance du billard ou le charme indéniable des notes jouées dans un piano ? Plus encore les mets à la table des Hollandais agitent les papilles :  le café, la bière, le persil, le chou blanc, les tomates et le chocolat. Et entre deux plats, on s’interroge sur la brique, les boutons des vestes ou tout simplement la peinture des tableaux.

 

 

Le cas Kusumoto Ine

Kusumoto Ine était la fille du médecin allemand Philipp Franz von Siebold installé à Dejima pour y travailler. Elle est née d’une union avec Kusumoto Taki, une courtisane de Nagasaki. Son parcours a été sinueux mais, en fin de compte, elle a eu le privilège d’être la première femme médecin utilisant des techniques occidentales au Japon.

Siebold a été banni du Japon en 1829, mais a réussi à subvenir aux besoins d’Ine et de sa mère et s’est arrangé pour que ses étudiants et associés prennent soin d’elles. Soucieux de ne pas les laisser dans l’indigence, Siebold a donné à Taki et Ine un stock de sucre (très précieux en ce temps-là) pour subvenir à leurs besoins quotidiens.

La réputation d’Ine a grandi après qu’elle soit devenue docteur en médecine occidentale, et elle a gagné le patronage du seigneur féodal (daimyo) Date Munenari. Elle a étudié dans diverses régions du Japon avec de nombreux professeurs, dont l’un l’a mise enceinte – probablement un viol – ce qui lui a donné sa fille unique, Takako. Elle ne s’est jamais mariée par la suite. Installée à Tokyo après que le pays ait mis fin à son isolement, Ine a aidé à la naissance d’une des concubines de l’ empereur Meiji en 1873. Depuis sa mort, Ine, figure féminine étrangère extrêmement rare en cette fin de XIXe siècle au Japon, a fait l’objet de romans, pièces de théâtre, bandes dessinées et comédies musicales.

 

De nos jours

Aujourd’hui, le site a été restauré pour le public car, en 1798, de nombreux bâtiments ont été en grande partie détruits par le feu. Mais Dejima, qui a été construite comme une île artificielle, n’est plus une île à proprement parler en raison de la construction de l’embouchure de la rivière Nakajima pendant huit ans à partir de 1883 et des travaux d’amélioration du port effectués pendant sept ans à partir de 1897.

Bien qu’il ait perdu sa forme, Dejima n’en demeure pas un vestige important dans la relation entre l’Occident et le Japon. Par conséquent, en 1996, la ville de Nagasaki a investi une énorme somme d’argent pour démarrer un projet de restauration de l’ensemble du site. De plus, la présence des Néerlandais fait désormais partie du folklore local.

La première priorité était de restaurer les structures pour montrer l’état de la vie au quotidien et du commerce à cette époque, puis de restaurer les maisons et les entrepôts. Un soin particulier a été apporté dans l’optique de représenter le plus fidèlement possible le style de vie des fonctionnaires locaux, mais aussi, plus prosaïquement, d’améliorer les rues et les installations urbaines pour rendre l’accessibilité plus confortable. Si le plan à court terme était d’en refaire une petite ville, le plan à long terme est de la restaurer complètement sous la forme d’une île en éventail entourée d’eau de tous les côtés.

 

Sources et références

Nagasaki-Dejima.jp
Cairn : l’expérience de l’île Dejima
Persee Dejima
Journaux relatifs aux Néerlandais, datés du 14 février 1641 – 31 octobre 1641. Institut historiographique Université de Tokyo
Universalis : Japon
Moderne sans être occidental. Aux origines du Japon d’aujourd’hui, ouvrage de Pierre François Souyri

 

 

 

 

 

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