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Des chimères et des hommes

Au temps où l’exégèse des textes anciens, la scolastique et la généalogie se côtoyaient avec assiduité, il n’était pas insensé d’imaginer le héros grec Bellérophon comme ancêtre, ou encore Hector de Troie en parent lointain. En à-côté du personnage historique d’Alexandre le Grand, qui fut un modèle pour les princes et rois, parlons aujourd’hui de cette complicité savamment entretenue entre les patriciens d’un temps et leurs mécènes. Car il leur fallait davantage qu’un code de conduite ou d’un récit mythifié, mais également s’approprier une ascendance légendaire pour asseoir une autorité en des périodes troublées.

Pour expliciter cette contorsion historico-mythique, découvrons comment Cosme 1er de Toscane (1519-1574) s’est accoquiné avec les Étrusques et le héros grec chevauchant Pégase ; mais aussi les trente longues années de Ludovico Ariosto (1474-1533) pour satisfaire les ducs d’Este avec son Roland Furieux.

(1) Cosme 1er de Toscane par Angelo Bronzino (Polo Museale Fiorentino)

Cosme 1er de Toscane fut élu duc de Florence à 18 ans à peine. Si on lui doit une certaine rénovation de Florence, et surtout la création de la Galerie des Offices (Uffizi) et du jardin de Boboli, ses chevauchées guerrières demeureront sa carte de visite. Et pour cause : une guerre de deux ans contre Sienne lui donnera l’occasion de doubler la superficie de son territoire. Il lui restait, avant d’établir définitivement sa postérité – à l’image de la statue équestre en bronze le représentant, de raconter une toute dernière histoire : l’héritier direct d’un passé glorieux.

A la fin du XVe siècle, l’exhumation des vestiges étrusques donnent une image nouvelle de ce peuple aux yeux des Florentins. L’archéologie (qui ne portait pas encore son nom) était alors certes balbutiante mais indéniablement utile ; un but politique se tramait derrière la fascination des découvertes en tout genre – de sculptures de marbre aux bijoux de l’antiquité.

En 1485, dans une publication, Leon Battista Alberti remet au goût du jour un personnage tel que Porsenna, roi étrusque de Chiusi ; ce dernier est cité par Tite-Live, indiquant qu’il inspirait une immense terreur au Sénat romain (Histoire romaine II, 9).

Et la Chimère d’Arezzo en sera une preuve bel et bien vivante. Découverte en 1553, l’ex-voto de la fin du début du IVe siècle émerveille Cosme 1er, dit l’ancien. Il se l’approprie et l’expose au public dans la salle Léon X du Palazzo Vecchio.

(2) Plat apulien à figures rouges représentant la Chimère (IVe s. av. J.-C.). Musée du Louvres.

Car la redécouverte des vestiges étrusques apporte des opportunités qui vont prendre forme sous la plume du chroniqueur florentin Giovanni Villani. Une dimension régionale, en opposition au mythe romain, va ainsi naître. In fine, l’analogie de la république florentine face à ses cités voisines lui serviront. Et l’Étrurie autochtone décrite par Denys d’Halicarnasse au 1er siècle formera ainsi le corpus idéologique de la Toscane comme berceau d’une cité libre.

Dans l’“Antiquitatum variarum volumina” d’Annio da Viterbo (1437-1502), les étrusques deviennent les premiers habitants du monde après le déluge, et plus encore les héritiers d’un Janus Hercule que Noé aurait mené en Toscane. Les fouilles pratiquées à Arezzo confirmeront, en plus de ce désir, seront un formidable moyen d’exposer à tous le retour glorieux de l’Étrurie. Montaigne, de passage à Florence, dira de l’œuvre :

“J’oubliais qu’au palais de ce prince en l’une des salles il se voit la figure d’un animal à quatre pieds, relevé en bronze sur un pilier représenté au naturel, d’une forme étrange, le devant tout écaillé, et sur l’échine je ne sais quelle forme de membre, comme des cornes. Ils disent qu’il fut trouvé dans une caverne de montagne de ce pays, et mené vif il y a quelques années.” (Journal du voyage de Michel de Montaigne en Italie)

Le célèbre peintre et architecte Giorgio Vasari qualifiera Cosme 1er de “Bellérophon”, dans son “Ragionamenti“, qu’il achève en 1567.

Bellérophon était le héros corinthien de la mythologie grecque qui a combattu et tué le monstre fantastique Chimère, un redoutable mélange de lion, de chèvre et de serpent cracheur de feu. Fils de Poséidon, Bellérophon a dompté le cheval ailé Pégase et a combattu et vaincu les guerriers Solymoi, les Amazones et les pirates cariens.

Qualifiés de mécènes, les Médicis endossent le rôle de souverains où la politique et l’esthétique s’incarnent dans une même source, selon la Rinascita, théorisée par “Les Vies”.

L’étrusque devient le ciment de la langue florentine avec comme matrice l’araméen. L’origine latine disparaît et le nom même Florence se voit dérivé de l’étrusque fir et hen, respectivement la fleur et la grâce en araméen, ce qui donne “fleur de grâce” ou “fleur gracieuse”. En réalité le nom de Florence provient du latin “fluentia”, en référence à la confluence de l’Arno et du Mugnone.

En 1569, Cosme obtient la reconnaissance par le pape du titre de grand-duc, le bref de Pie V évoque la filiation entre l’Étrurie et la Toscane. Marc-Antoine Muret, au service de Pie V, célèbre alors Cosme en tant que “dux Magnus hetruscus“, troisième du titre après Janus et Porsenna.

Une vingtaine d’années plus tard, Ferdinand se présente plus directement encore comme l’héritier du roi Porsenna. La filiation, malgré le manque de nouvelles trouvailles archéologiques, persistera un certain temps dans la durée.

Persuadé de son bon droit, le titre de dux Magnus hetruscus en main, il meurt le 1er août 1464 à la Villa di Castello, dans les dernières années de la Renaissance du Cinquecento. Les études modernes de l’Étrurie en donneront, quant à elle, une autre version.

 

(3) Peinture de l’Arioste par Titien (National Gallery de Londres)

 

Le cas de l’Arioste, auteur du Roland Furieux (Orlando Furioso) et de son mécène, Hippolyte d’Este, nous donne également à réfléchir sur la fabrique bien rodée des descendances légendaires. Loin d’être des cas isolés, nous verrons que les contorsions généalogiques se profilèrent, au-delà même de la Toscane, avec, en autres, Philippe le Bon, duc de Bourgogne, et du récit remanié de Perceforest.

Pour bien comprendre cette filiation entre Ferrare et la légende de Roland, réexpliquons brièvement les contours des différents récits autour du personnage historique mal connu de Roland, comte des Marches de Bretagne :

Prenant la suite de Matteo Maria Boiardo, dignitaire de la cour des Este, le Roland Furieux de Ludovic Arioste devait être une consécration pour Ferrare. Seulement 10 ans après la mort de Boiardo, en reprenant la légende autour de Roland et Charlemagne, et notamment du Roland Amoureux, Hercule 1er d’Este va faire une demande expresse : attester la lignée des Este avec le mariage de Roger de Risa et de Bradamante de Clermont. La généalogie en ce temps-là avait un poids non négligeable comme nous l’avons précisé plus tôt.

D’ailleurs les ennemis des Este racontaient à l’envi que les seigneurs de Ferrare descendaient du traître infâme Ganelon de Mayence, personnage malfaisant dans la légende de Roland.

A la mort d’Hercule 1er, ses fils et successeurs Alphonse 1er et le cardinal Hippolyte ne souciaient pas vraiment de ces fantaisies. Il n’empêche que l’Arioste continuera pendant plus de 30 ans (il commence la rédaction vers 1504) la finition de l’Orlando Furioso.

Pour le compte du cardinal, Hippolyte 1er, il va effectuer des voyages fréquents et des ambassades à Mantoue, Modène, Milan, Florence. Après avoir suivi le frère, Alponse 1er, dans les montagnes de la Garfagnana Estense, il revient à Ferrare, en tant que surintendant des spectacles de la cour. Ces années furent éreintantes et aussi probablement enrichissantes pour l’auteur.

Le poème de l’Arioste s’axe sur deux thèmes : les Armes (cycles carolingien) et l’Amour (cycle du roi Arthur). Il est dédié au cardinal Hippolyte d’Este, son protecteur et mécène, dont la lignée, grâce au poète, est supposée descendre de Roger, à son tour descendant d’Astyanax, fils d’Hector de Troie et d’Andromaque. Roger est le fils de Roger II de Rise et de Galicielle, fille du roi Agolant, convertie par amour au christianisme.

 

(4) Roland Furieux, illustration de Gustave Doré.

“Daignez agréer, généreuse race d’Hercule, ornement et splendeur de notre siècle, Hippolyte, daignez agréer ce que veut et peut seulement vous offrir votre humble serviteur. Mes paroles et mes écrits seuls peuvent payer ce que je vous dois. Qu’on ne me reproche pas de vous donner si peu, quand je vous offre tout ce qu’il est en mon pouvoir de donner. Parmi tant de héros dont je me propose d’illustrer les noms, vous m’entendrez parler de ce Roger, votre ancêtre, antique souche de vos illustres aïeux : je vous raconterai sa haute valeur et ses belles actions, si, du moins, vous me prêtez l’oreille, et si vos pensées élevées s’abaissent un peu, jusqu’à faire une place à mes vers au milieu d’elles”, peut-on lire un récit destiné à flatter grassement le mécène.

Un autre larron, à moitié pucelle et démon, viendra aider la destinée généalogique de s’accomplir : Merlin. Les prophéties de l’enchanteur sont formelles : il épousera Bradamante pour que, de leur union, puisse prendre origine la dynastie des Este, ducs de Ferrare. La boucle est bouclée : les péripéties de Roland ou Renaud de Montauban terminées, le sort d’Angélique connu, les infâmes Rodomont et Agramant abattus, l’exotisme de Marphise finalement convertie, et bien sûr Roger revenu dans le giron de la chrétienté.

Lorsque le poète remit à ce dernier la première version de son poème, le cardinal, déconcerté, lui aurait dit : « Messire Louis, où diable avez-vous pris toutes ces sottises ? »

 

Sources et références :

Études sur les Médicis de l’historienne Caroline Callard.
Études des textes de Roland Furieux d’Italo Calvino.
Universalis, Larousse, Geo.
Image d’illustration de l’article : Chimère d’Arezzo, musée archéologique de Florence.

 

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