Eugène Collache, un Français dans la guerre civile japonaise

De Saint-Cyr à Miyako, un destin tumultueux

Un Français en terre nippone

L’officier de la Marine française Eugène Collache (1847 – 1883) a combattu lors de la guerre civile japonaise.

A la tête d’insurgés, affamés et en cavale dans une chaine de montagnes très boisées, ils vont devoir se résoudre à la reddition. Loin d’être terminé, les vents contraires souffleront sur l’officier français, désormais captif et in fine condamné à mort par décapitation. Et pourtant, dans des circonstances toujours nébuleuses, il va en réchapper.

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Illustration Le Tour du monde : nouveau journal des voyages / publié sous la direction de M. Édouard Charton

Une contextualisation est nécessaire : nous sommes entre 1868 et 1869, les forces du shogunat (*) Tokugawa s’opposent à une coalition cherchant à s’emparer du pouvoir politique au nom de la cour impériale.

(*) Shogunat : régime dirigé par un chef militaire et civil.

Que fait la France dans cette affaire ?

Lancée en 1867, la première mission militaire occidentale au Japon est lancée par Napoléon 3. Eugène en fait partie. Les militaires français sur place y relatent alors les événements politiques dans la presse française.

Face à un décret impérial japonais ordonnant le départ de la mission militaire française, l’officier Jules Brunet fait un choix audacieux, il décide de rester. Son objectif : organiser la résistance des derniers partisans du shogun.

Deux officiers français, Eugène Collache et Henri de Nicol, partagent son engagement et le rejoignent à Hakodate, sur l’île d’Ezo (rebaptisée Hokkaidô peu après).

Ensemble, ils fondent une République éphémère, symbole de leur résistance et de leur loyauté envers le shogun.

Moins emblématique, l’aventure d’Eugène croisa le célèbre Jules Brunet. En sa compagnie, et avec un autre officier, Henry de Nicol, ils décidèrent d’organiser une résistance au profit du shogunat.

Brunet et Collache se séparèrent, chacun ayant une mission désignée.

Maintenir l'ordre était difficile ; j'étais seul au milieu de 70 Japonais hors de leur sang-froid. Il me fallait être partout presque en même temps ; ici, on se battait pour entrer dans les embarcations à peine amenées, et je n'avais pas trop de toute mon énergie pour ramener un peu de calme et empêcher une précipitation.

Le 18 mai 1869, face à l’avancée de la Marine impériale, les rebelles décident de lancer une attaque surprise. Eugène Collache, commandant du Takao (anciennement appelé Aschwelotte), joue un rôle crucial dans cette bataille navale qui se déroule dans la baie de Miyako.

L’affrontement tourna à l’avantage des opposants, et le navire d’Eugène dût se saborder afin d’éviter la capture.

Bordée à l’est par l’océan Pacifique, Eugène et ses infortunés compagnons évoluèrent dans un environnement très boisé, peut-être dans les monts Kitakami.

Dans une petite chaines de collines très boisées à la chaleur accablante, les difficultés s’amoncelèrent. la faim les tenaillait.

Alors qu’ils gravissaient une colline, ils sont assaillis par les balles et s’échappent péniblement à leurs poursuivants.

J'avais expressément défendu à mes hommes de prendre quoi que ce fût aux paysans sans le payer ; mais comme ces braves gens n'avaient pas un zéni dans leurs poches, la mienne, un peu mieux garnie, subvint à toutes les dépenses. Je donnai même à chacun d'eux de quoi acheter des tabi (chaussettes), des waradji (chaussures de route en paille grossière), des serviettes, des pipes, du tabac, en un mot, la série des petits objets indispensables à tout Japonais.

Isolés et sans capacité de rejoindre leurs alliés, les Japonais désiraient se constituer prisonniers, à la grande surprise d’Eugène, contrarié par cette nouvelle.

Après quelques échanges, il se résolut à adopter ce plan dans le but d’obtenir la clémence du daïmio (seigneur local).

La capture d’Eugène est un événement et le bruit court qu’un Européen traverse le Japon. Bon nombre des paysans peuplant les régions qu’il traverse n’en ont jamais vu un. Néanmoins, la déception est de mise : Eugène est habillé à la manière japonaise et son teint bronzé le fait presque ressembler à un compatriote, de loin, s’amuse-t-il. Il n’oublie pas de préciser que cette curiosité n’est pas malsaine mais naturelle et bon enfant.

L’officier français semble terminer sa carrière dans un coin humide et fermé : une cellule de trois à quatre mètres de chaque côté. L’insouciance de ses compatriotes quant à cette situation permet à Eugène de garder contenance. Leur sang-froid déteint sur lui, dit-il. Après quelques jours cependant, il se retrouve seul.

Rapidement, il découvre qu’un autre comparse, un pauvre hère qui, tout comme lui s’est fait prendre, est enfermé depuis huit mois. Bien que cadavérique de teint, il prend sa situation avec philosophie. Un trait de caractère qui semble se diffuser partout au Japon, alors que l’époque est pourtant rude et incertaine.

De longues journées défilent, des jeux entre les deux hommes permettent de garder un esprit serein. Ils arrivent même, à force de demande et quelques piécettes, d’obtenir de l’encre de chine et du papier, un produit de luxe pour un prisonnier. Eugène est alors convoqué par ce qu’il décrit comme un conseil de guerre.

Au petit jour arrivèrent, escortés par des soldats, une trentaine de chevaux et de bœufs surmontés d'un bât, et chacun choisit sa monture suivant son goût. J'avoue que je ne pus m'empêcher de rire en voyant mes Japonais juchés sur les bêtes à cornes qu'ils avaient presque tous choisies, ne sachant pas monter à cheval.

Eugène Collache

L’officier français reprend son bagou sur l’ignominie britannique, un concurrent de la taille de région qui a eu la bonne idée de miser sur le vainqueur de cette guerre civile. Expliquant qu’ils étrangleront le Japon avec la dette, il n’arrive pas à totalement les convaincre, mais l’animosité disparait et il obtient quelques faveurs.

Néanmoins, le couperet tombe assez vite avec une déclaration sans appel : la peine de mort s’applique aussi au Japon. Résigné, il fait face, d’après ses dires, avec retenue à la sentence et en profite même pour saluer ses compagnons d’infortune, les bons Japonais qui l’ont accompagné.

D’ailleurs, mon orgueil était là, et je voulais prouver aux Japonais qu’un Français sait mourir aussi bien qu’eux, dit-il.

Alors qu'il est transféré dans les rues de Yedo (ancien nom de Tokyo), il est subitement libéré. Des tractations dans l'ombre ont probablement joué en sa faveur. Nous n'en saurons pas plus. Il apprend malheureusement que son ami Henry de Nicol, à bord d'un autre navire, le Taiken, a été blessé. Le commandant japonais à ses côtés a, lui, été tué.

Par ailleurs, l’aventure de Jules Brunet à Hakodate, malgré la défense héroïque des défenseurs, s’est soldé par un renoncement. De retour en France, il aura une pensée pour ses compagnons, comme il le décrit dans le journal de voyage “Tour du monde” de 1874. Eugène terminera sa carrière avec sérénité comme un modeste employé d’une société d’assurance. Un Japonais dans l’âme, assurément.

Un jour, je m'arrêtai tout étonné devant un rocher qui bordait la route et dont les nombreuses aspérités portaient toutes un morceau de papier noué. J'allais mettre la main sur un de ces papiers lorsque j'en fus vivement empêché : on m'expliqua que ces papiers portent les noms des amants contrariés dans leurs espérances d'union. J'apprenais là un des traits les plus touchants de la sensibilité japonaise. Très sobres de manifestations extérieures, une grande indifférence pour toutes les choses de sentiment. Mais sous cette enveloppe de convention battent des cœurs généreux, fidèles à leurs affections de famille ou d'amitié et qu'il suffit d'une circonstance pour faire connaître et apprécier.