Gérer une commune dans la Florence de Dante

David

Florence, à l’époque de Dante, il n’y avait pas de « politiciens professionnels ». Administrée par plusieurs Conseils renouvelés constamment, presque tous les contribuables pouvaient aspirer à y participer. La commune de Florence, une sorte de démocratie ?

La commune de Florence au XIIIe siècle était gouverné par un régime “du peuple”, ce qui signifie que la participation aux organes décisionnaires était élargie à une catégorie de population active. Le gouvernement proprement dit était constitué de six prieurs des Arts, expression du monde entrepreneurial et artisanal, et du gonfalonier de justice, chargé de faire respecter les Ordonnances de justice qui protégeaient le peuple contre la violence des magnats, les Grands.

 

 

Représentant des corporations majeures de la ville, les prieurs étaient des postes influents et restaient en charge à peine deux mois, afin d’éviter toute concentration de pouvoir entre les mêmes mains. Le priorat était ouvert aux citoyens qui exercent à plein temps un métier ou qui sont inscrits dans le registre ou le matricule d’un Art de la ville de Florence (mais ne devait en aucune façon être “chevalier”).

En-dessous, les élus décisionnaires s’organisaient en 5 conseils : le Conseil des Cent, le Conseil général du capitaine du peuple, deux Conseils spéciaux et le Conseil général de la commune (ou podestat). 676 citoyens y siégeaient au total, renouvelés tous les six mois. Des citoyens de tous bords invités à participer à la “chose” publique de la commune, des contre-pouvoirs contre l’influence des magnats, des postes renouvelés régulièrement… Se rapproche-t-on d’une démocratie ? C’est compliqué. La société florentine était très violente.

Des conflits d’intérêts émaillaient la vie politique. Les Guelfes étaient des partisans du pape, et les Gibelins ceux de l’empereur du Saint-Empire romain germanique. Les Guelfes blancs (modérés) et noirs (conservateurs) étaient deux factions au sein du même parti. Pour autant, comme le dit Alessandro Barbero, une friabilité existait entre les courants. Par exemple, certains partisans gibelins s’entretenaient avec les guelfes blancs, et vice-versa. Même s’il y avait un positionnement idéologique, changer de faction était possible.

Pots-de-vin, corruption, intimidation, meurtres, etc ; la vie à Florence ressemblait à s’y méprendre aux heures difficiles de Sarajevo, nous dit Barbero. En outre, les factions ou même les Grands n’hésitaient pas à investir les rues, comme ce fut le cas le 5 juillet 1295. Ce jour-là, les magnats (les Grands), c.-à-d. les familles puissantes que la commune avait exclu des principaux organes de gouvernement, étaient descendus dans la ville. Accompagnés d’escouades, ils ont exigé que les prieurs modifient en leur faveur les Ordonnances.

Mais les charges gouvernementales n’étaient donc pas simplement confiées à des “politiciens professionnels” mais assumées à tour de rôle par un très grand nombre de personnes, qui, cependant, n’en abandonnaient pas pour autant leurs activités principales. Les membres des “Arts” faisaient aussi de la politique, ces collèges de consuls qui dirigeaient chacune des vingt et une corporations de métiers, et qui étaient souvent appelés à participer et à voter dans les réunions des conseils.

 

 

 

Plus étonnant d’un point de vue moderne, le podestat, qui détenait une grande partie du pouvoir exécutif et judiciaire, était un professionnel appelé d’une autre ville et soumis à un contrôle à échéance de son contrat annuel. On peut ainsi le voir, le mécanisme institutionnel d’une commune médiévale était d’autant plus compliquée que la ville était peuplée. Florence était une métropole de 100 000 habitants. Riches, pauvres, puissants, bourgeois, nobles ; cela entraîne de facto des conflits.

Le peuple et des puissants. Mais est-ce aussi simple ? Non. La société florentine était stratifiée et caractérisée par une forte mobilité. Les “Grands” appartenaient à des familles importantes, connues, riches, composées d’un grand nombre de personnes. Ils vivaient dans des palais pourvus de tours, possédaient des terres et des rentes, des sbires et s’entraînaient au combat à cheval. Parfois, de nouveaux riches apparaissaient, comme des banquiers Ils étaient adoubés et affichaient supériorité sociale.

Le “peuple” était composé des gens qui travaillaient, tenaient boutique et commerçaient, et que l’on connaissait pour ces activités. Mais un abime de richesse sépare différentes couches du “peuple”. De l’entrepreneur qui importait de la laine en gros d’Angleterre pour la donner à travailler à domicile à une quantité d’ouvriers, et le cordonnier avec son petit atelier au coin de la rue. Ces deux exemples étaient considérés comme le “peuple”.

Certains entrepreneurs pouvaient se sentir plus proche d’un chevalier qu’un artisan. Mais si ce dernier n’adoubait pas son fils ou n’adoptait un style de vie de l’aristocratie, il restait du même parti que le cordonnier. Il avait cependant des accointances avec les Grands. Dans cette Florence si fertile, là où Dante parle des “princes de la terre” pour désigner les seigneurs de la ville, la gestion d’une ville était caractérisée par un mélange complexe de structures politiques, de participation populaire et d’influences oligarchiques.

Et notre Dante dans tout ceci ? Il n’était pas pauvre, loin de là, sans être riche. Avant d’entrer en politique, il vivait de la rente des affaires de sa famille. Après la politique, l’exil et la courtisanerie avec les Grands. “Je suis mon propre parti”, disait-il, désabusé de sa situation à Vérone. Une société mobile mais aussi cadenassée.

 

En savoir plus

Toutes les informations de ce fil proviennent de l’ouvrage sur Dante de l’historien Alessandro Barbero.

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