Francisation et acculturation

La guerre des mots

Au 19e siècle, face à l'anglomanie, la langue française fait de la résistance. Si l'apport de mots anglais fait partie des échanges normaux entre pays, notamment lors du siècle précédent, certains anglicismes finissent déjà par agacer.

Quid de la “contamination” de l’anglais dans le corpus lexical de la langue française ?

Selon la linguiste Henriette Walter, il y aurait plus de 13 % de mots d’origine étrangère dont 25 % proviennent de l’anglais, devant l’italien, le germanique ancien, l’arabe, l’espagnol, etc.

Conquête d'une langue

L’historien Jean Pruvost, en citant une thèse soutenue par la Sorbonne, nous fait miroiter des chiffres qui donnent le tournis : sur une base estimée de 300 000 mots, 80% trouvent leurs racines en français ou en latin. Un chiffre considérable.

Si des liens tenus relient les deux peuples, c’est que l’Histoire les a soigneusement emmêlés.

Paradoxalement, le socle commun est assez similaire : Celtes, Latins, langues germaniques, Norrois, Arabes, Italiens. La différence est que la proportion n’est pas la même.

Quand les Romains ont envahi la Gaule, les nouveaux “Gallo-Romains” se sont acclimatés, en adoptant la langue des conquérants. La langue devenant latine à 80%.

Du côté de l’Angleterre, la greffe a été globalement rejetée.

À l’inverse, si les invasions germaniques n’ont eu qu’une influence légère dans la langue qui deviendra française, les “Angles” ont définitivement imprimé une marque chez les Anglais.

“Bathroom” ou “dining-room” en sont, par exemple, le fruit de ce mélange.

Conflits et partages

La bataille d’Hastings n’a pas seulement fracasser les crânes, elle y a introduit massivement des mots anglo-normands. Et pendant trois siècles, ce nouveau lexique d’origine française va définitivement en modifier la tonalité.

Le plus étonnant dans cette histoire, c’est que certains mots français, aujourd’hui oubliés, ont été conservés dans la langue anglaise : le terme “very” n’est autre que la déformation de “verai”, vrai ou vraiment.
Mais jusqu’au XVIIe siècle, le français a beau jeu ; considérée comme la langue de la culture, sa prééminence en Europe est indéniable.

Préférant le français, Fréderic II disait « Je ne parle allemand qu’à mes chevaux » (citation probablement reprise de Charles Quint).

 

Les échanges de philosophes (Voltaire, Montesquieu, etc) au XVIIIe siècle auront une influence notable. Ils parlent tous anglais et sont admiratifs de la monarchie parlementaire anglaise.

Ils vont véhiculer des mots comme “club”, “budget” (terme gaulois) ou encore “meeting”.

Depuis la création de l’Académie française en 1635 sous Louis XII, la langue français prend son aise face au latin international et devient la langue de culture mais aussi du droit. La question des anglicismes ne se posait même pas.

Les emprunts anglais sont acceptés ou “avalés”, comme nous le rappelle le dictionnaire de 1798 : “packet boat” devient paquebot ou encore “beefsteak” en bifteck.

Une histoire de domination

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Au XIXe siècle, les choses se gâtent. Vers 1880, des expressions anglaises ennuient, voire agacent. Le mot bal va bizarrement se prononcer “raout” par snobisme. Déjà, le terme de “fashionable” y est introduit ou encore du fait de “porter un toast”.

Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, les oppositions vont doucement prendre de l’ampleur. Le poète Jean-Pons-Guillaume Viennet s’offusque “des mots à déchirer le fer”, comme par exemple le railway, le tender, le ballast.

Que ce soit les nouveaux mots italiens du XVIe siècle, les écrivains anglophiles comme Chateaubriand ou Barbey d’Aurevilly, voire des mots arabes en pleine vogue orientaliste ; l’apport d’une langue à une autre n’est pas nouveau. La question est plutôt celle de quantité.

Au XIXe siècle, le sport, très prisé en Angleterre, va s’exporter en France. Ce “soft power” anglo-saxon amène ses valises avec lui : “boxe”, “turf”, “jockey”, et bien évidemment le “football” et les mots attenants : goal et match.

Au siècle suivant, le traité de Versailles en 1919 sera rédigé en français et anglais.

L’anglo-saxonnerie érigera son drapeau sur la montagne France quand l’Amérique imposera sa “way of life”, sa nourriture, son dynamisme, son soft power à base de kicker et de jukebox.