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Le roi boiteux de Sparte

Il y avait beaucoup d’empressement et de curiosité, justifiés par le nom et la réputation d’Agésilas ; et tous accouraient pour le voir. Mais ne trouvant en face d’eux qu’un vieillard accroupi sur l’herbe au bord de la mer, d’un corps grêle et petit, vêtu d’un manteau grossier et de mauvaise qualité, ils se mirent à le railler et à faire de lui des gorges chaudes. (1)

Terrible description de la fin de vie du roi eurypontide Agésilas II, lui qui fut un artisan victorieux de Sparte pendant de nombreuses décennies, et ce avant son inévitable déclin. Plutarque décrit ici, plus de quatre siècles plus tard, les anecdotes dont les Romains étaient si friands. Invérifiables, disproportionnés ou sujets à caution, les contes de la cité rivale d’Athènes nous sont miraculeusement parvenus et, il y a encore peu, fournissaient notre imaginaire collectif sur une Grèce antique quelque peu fantasmée.

Car si la fameuse cité grecque regorge de nombreuses idées préconçues, alors le roi eurypontide Agésilas II, qui souffrait de claudication, en est un exemple frappant. La condition d’handicap dans la Grèce antique a fait l’objet de nombreuses spéculations. Débroussaillons un peu le sujet.

 

Vie et mort du roi eurypontide Agésilas II

Tout d’abord, d’où viennent nos sources le concernant ? De Xénophon d’abord, un contemporain du roi. Cité et décrit dans les “Helléniques” et “Agésilas” (2), c’est son ami et un fervent admirateur, il faut le garder en tête. Plutarque et Diodore de Sicile en parleront également, notamment sur les conditions de sa mort. Sur ce sujet aussi, les versions se contredisent.

Bien que souffrant de claudication (3), Agésilas a vécu jusque l’âge vénérable de 84 ans, et ce pour un règne estimé de 41 ans. Plutarque ajoute qu’il a été le maître incontesté de la Grèce pendant plus de 30 ans. Le roi eurypontide est pourtant assombri par l’épopée fugace d’Épaminondas, porte-étendard de la cité thébaine, celui-là-même qui réussit à faire plier Sparte.

Cependant, Agésilas n’aurait pas dû régner et sa condition d’accession au pouvoir est, en effet, complexe. Frère du roi Agis II, il est surtout le fils cadet du roi Archidamos II et d’Eupolie.

Si nous ne savons pas grand chose sur son état de claudication – problème soit de naissance ou accidentel -, Xénophon rapporte que les partisans de Léotychidès utilisèrent un oracle d’Apollon. Ce dernier recommanda alors de se garder d’une royauté boiteuse.  Les termes employés seront ici soigneusement exploités. La royauté boiteuse sera interprétée comme une atteinte à la filiation avec la descendance d’Héraclès et non pas une infamante infirmité physique. Le sang les départagera : l’opposant d’Agésilas, Léotychidès, est né à la suite d’une union adultérine. Ainsi la légitimité l’emporta sur l’infirmité.

Grâce à l’appui du général Lysandre et aux soupçons portés sur Timéa qui aurait trompé son mari Agis avec l’Athénien Alcibiade, le prétendant Léotychidès fut déclaré comme bâtard.  Délogeant son neveu de ses droits de succession, Agésilas accèdera de plein droit au trône. Si on en croit Athénée, la naissance est placée sous les mauvais augures, ceux des Éphores, jugeant néfaste ce second mariage du roi Archidamos avec Eupolia. “Cette femme ne nous donnera pas des rois mais des roitelets” (4).

Il mène une campagne brillante contre les Perses en -396, libère les Grecs d’Ionie et poursuit bien des luttes jusqu’à la déconvenue devant Thèbes. Après le double échec de Mantinée qui voit deux perdants : Sparte et Thèbes, Agésilas part en Orient pour épauler les Égyptiens révoltés. En 360 av. J.-C., Agésilas II meurt de retour de son expédition d’Égypte.

 

 

L’infirmité dans la Grèce antique

Si Agésilas était boiteux, il n’en demeure pas moins un membre de la classe aristocratique. Néanmoins, sans être officiellement dédié à la double royauté (5),  il recevra une éducation spartiate ordinaire. Mais dès lors, peut-on comparer un individu ayant accédé à la royauté (5) et le citoyen (6) spartiate des Égaux ?

Plutarque a jeté un pavé dans marre avec cette affirmation sur Sparte : selon lui, un enfant difforme, après avoir été examiné, est envoyé en un lieu appelé les Apothètes, un précipice de la montagne Taygète. Le fameux précipice. Peut-on lui faire confiance ? Plutarque ne cite pas sa source, et personne d’autre n’affirme ou n’infirme cette allégation. Hérodote n’en dit rien, pas plus qu’Aristote ni même Xénophon, auteur de la Constitution des Lacédémoniens.

Pour donner de l’eau à son moulin, Aristote laisse entendre dans le livre VII de la cité idéale qu’il faudrait une “loi qui interdise de nourrir un enfant difforme.” (7). Platon, quant à lui, suggère de cacher en un lieu interdit les êtres inférieurs et atteints de difformités (8).

Ces quelques affirmations éparses ne peuvent laisser supposer une volonté de doctrine applicable à toute la Grèce, alors morcelées en d’innombrables cités-états, dont les régimes politiques et de sociabilité différaient à des degrés divers. De même, la Grèce du Ve siècle avant J.-C n’est plus la même un siècle après. Si Plutarque affirme que Sparte observa les lois de Lycurge pendant cinq cents ans, jusqu’à la fin du règne d’Agis (9), Xénophon avait observé le déclin de l’obéissance à ces lois de son vivant (10).

Peut-on vivre à Sparte si on est boiteux ? Nous l’avons vu, la boiterie n’empêchait pas de vivre à Sparte, de participer à la politeia ni même d’être souverain. Les boiteux étaient la cible de moqueries (11) mais étaient aussi encouragés à faire face à leur infirmité(12), entre autres par leur mère. Les boiteux, du peu qu’on puisse en dire, ne sont donc pas entièrement exclus et peuvent participer au combat, suivant leurs capacités.

Plutarque nous indique que des individus boiteux ont pu trouver refuge à Sparte. Bien qu’étant moralisateur à l’instant des “Vies”, les Apophtègmes Laconiens nous indiquent que des Spartiates ordinaires continuent à combattre et/ou se rendent utiles (cf. probablement lors de l’attaque d’Épaminondas en 363-362). Agésilas fit alors monter sur les toits les enfants et les vieillards pour lancer des projectiles sur les ennemis (13). Thémistocle voulait confier aux plus “inaptes” la garde des remparts du Pirée. (14).

 

 

Des nuances et des faits

Si on se réfère à Xénophon dans la Constitution des Lacédémoniens (15), Lycurgue accorda le même droit de cité à tous ceux qui pratiquaient la vertu civique sans prendre nullement en compte l’infirmité des corps ou des biens. Mais rappelons que la claudication est bien souvent une résultante d’un entrainement et/ou blessures de guerre. Sparte n’est certes pas une société militaire ou militarisée, selon l’expression de Stephen Hodkinson, il n’en reste pas moins que l’attribut martial est révéré.

Malgré tout, il s’agit indéniablement d’un signe défavorable ; la boiterie est, de facto, mal considérée. Si cela n’empêche pas une accession à la royauté, à Sparte ou ailleurs, une telle infirmité reste suspicieuse. L’idée que l’individu puisse nuire à un ensemble, un groupe et notamment un collectif d’une cité-état est tenace tout au long de l’Antiquité.

Pourquoi ? Car le corps est très important : la guerre exige des hommes bien portants, vigoureux dont le corps physique est une extension pour donner la victoire à la Cité. Même en temps de paix, il est conseillé d’entretenir son corps. Cependant, les boiteux, du peu qu’on puisse en dire, ne sont pas exclus et peuvent participer au combat, à la mesure de leurs moyens.

“Il faut donc travailler avec des sujets bien équilibrés de corps, bien équilibrés d’esprit et non avec des boiteux et bâtards” (16). Dans l’Odyssée, Thersite est un individu malveillant et peureux, et en outre, pas seulement laid, mais il est  louche et boite. Le corps imparfait, mutilé ou mal contrôlé de l’infirme est frappé de laideur et de déshonneur en même temps. L’infirmité entraine l’exposition du “mal né”.

Celui qui est ainsi frappé dans son corps ne l’est certainement pas par hasard : il a mérité le châtiment d’une faute morale, d’une transgression religieuse, d’un péché. Cette idée, si rassurante pour ceux qui sont valides et sans grand défaut physique, est présente aussi bien dans la civilisation gréco-romaine que dans le christianisme. Dénigrés mais pas ostracisés, les rares cas évoqués ne permettent pas de dresser un constat général de la situation de l’infirmité à travers Sparte et encore moins dans les autres cités grecques. A contrario, nous avons tout de même une vision légèrement plus nuancée sur la cité spartiate.

 

Références et sources

1) Plutarque – Vie d’Agésilas (XXXVI)

2) La véracité des propos de Xénophon a souvent été questionnée, cf. article Pierre Pontier.

3) Le terme pêrós (πηρός), employé dans les textes, renvoie bien souvent à une condition de boiteux ou d’aveugle. Là encore, l’ambiguïté existe.

4) Agésilas 2.4 ; De l’éducation des enfants, 1Cd ; Athénée, 13, 566D.

5) La constitution lacédémonienne est complexe, mélangeant des éléments monarchiques, oligarchiques et démocratiques.

6) les Égaux (homoioi), à différencier avec les Périèques, citoyens libres mais sans droit politique. Le cas des hilotes (serfs) n’est pas pris en compte.

7) (7.16.15, 1335b).

8) La République, Platon, 460c.

9) Plutarque, Lyc.29.10.

10) Xénophon, Constitution des Lacédémoniens (14.1-7)

11) Ap.Lac, Anonymes 45, 234E

12) Ap.Lac. Anonymes 13, 14, 15

13) Xénophon. Helléniques. 7.5.11 ; DS.15.83.3

14) Thucydide. 1.96.6.

15) Xénophon, Constitution des Lacédémoniens (10.7)

16) La République, Platon (536a-b).

 

Illustrations de l’article

– Détail du métope, monument de Léonidas, Sparte.

– Statuette de bronze, guerrier au casque corinthien, Altes museum, Berlin.

– Guerrier spartiate supposé, Wadsworth Atheneum Museum of Art.

 

Pour aller plus loin

Études chroniques sur le règne d’Agésilas

Des nouveau-nés malformés et un roi boiteux : histoires Spartiates

 

 

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