Le séisme qui ébranla le Portugal

David

En 1755, un puissant séisme détruit Lisbonne. Parmi les décombres, les incendies et les dizaines de milliers de victimes, un homme émerge : le marquis de Pombal. Visionnaire, il va reconstruire la capitale, en modernisant les infrastructures alors vétustes et la doter des premières mesures anti-sismiques en Europe.

En ce jour de Toussaint, le 1er novembre 1755, le climat est très agréable. Les fortes températures dénotent pour la saison. Les rues sont animées et les églises gorgées de fidèles. Lisbonne est, en effet, le cœur d’un pays religieux, d’aucuns diront rigoriste, voire superstitieux. Soudain, au sud-ouest du Portugal, un séisme d’une amplitude de 8,7 sur l’échelle de Richter secoue la terre. Coutumier de petits séismes *, celui-ci va radicalement changer le pays.

Plusieurs secousses d’une durée inédite ébranleront la ville. Les durées varient selon les sources, mais si on en croit les témoignages sur place, la première s’est gratifié de six minutes de tremblement ininterrompu et le second, après un court intervalle, plus de dix minutes. Cela ne s’était jamais produit de mémoire de Lisboète. Les incendies, qui dureront plusieurs jours, vont se déclencher immédiatement après les secousses. La propagation est rapide et le vent, qui soufflera avec véhémence, amplifiera la catastrophe.

Les témoignages, parlons-en. Dans une lettre du 11 novembre 1755, l’écrivain Pedegache, alors sur place, dresse un constat mortifiant : « Lisbonne est perdue et l’on ne pourra jamais la rebâtir dans l’endroit où elle était autrefois. Je crois que le roi pense à faire une nouvelle Lisbonne [ailleurs]. » De nombreux philosophes, notamment en France, en feront un objet d’étude. Rousseau en dissertera les causes et les conséquences, quant à Voltaire, le phénomène traduira un biais idéologique pertinent pour son Candide (1759), le pays sans lumières par définition.

Lisbonne, pourtant décrite comme la perle du Tage (l’un des quatre grands fleuves du versant atlantique de la péninsule Ibérique), est littéralement détruite : la partie basse de la ville a été entièrement rasée. Les édifices datant du Moyen Âge sont éventrés, des quartiers entiers ensevelis. Dans les églises, les bougies votives attiseront les flammes. Le feu se propagera aux teintures, aux rideaux, aux boiseries et à tout autre combustible inflammable.

 

 

L’empire coloniale qui s’est construit sur sur un vaste réseau maritime, du Brésil à l’Inde, se voit fouetter de plein fouet par un tsunami de grande ampleur. Mais l’époque dorée du XVIe siècle n’est plus, car, en ce temps-là, la capitale avait déjà perdu de son lustre. Le citoyen lambda n’a que très peu vu les retours d’une trésorerie réservée à une élite. En revanche, les dégâts provoqués par le ras-de-marée a atteint de vastes entrepôts au bord de l’eau. Le palais de la Ribeira, haut lieu de l’Inquisition, le Corte-Real et d’autres entreprots qui représentaient la grandeur de la Casa da India, l’organisation commerciale de l’Empire portugais sont balayés. Le bilan est à l’échelle “biblique” du désastre : 35 églises paroissiales, 54 couvents et 33 hôtels appartenant aux grandes familles sont réduites à l’état de ruines fumantes. Tout cela ne compte pas les logements, routes, monuments et autres infrastructures civiles.

Les pillages et la violence vont dès lors s’enchaîner. C’est ainsi que sort de l’ombre Sebastião José de Carvalho e Melo, plus communément appelé le « marquis de Pombal », un diplomate quelconque devenu ministre des Affaires étrangères par le précédent souverain. Mortifié et apeuré, le roi Joseph 1er lui laissera carte blanche. Son  Les événements font l’homme : « Enterrer les morts et occupez-vous des vivants », dit-il. Personnalité jadis effacée, il a reçu une éducation des Lumières et va en tirer profit, et ce malgré un regain de religiosité qui cherche l’expiation et surtout des coupables.

Tout d’abord, il décrète l’état d’urgence et les pillards sont jugés sur le champ. Des camps de fortune pour les blessés sont installés et un recensement des destructions est lancé à travers tout le pays. Faire le compte et ensuite parer au plus pressé. Le marquis enverra des équipes de fonctionnaires pour signaler les dégâts et les consigner. Pressé par la noblesse, il ne dédaigne pas pour autant les habitations plus modestes. La catastrophe a permis de lancer un nouvel élan architectural, plus rectiligne et fonctionnel.

 

Photographie de gravure par Chronicle/Alay Stock Photo

Le plus célèbre des architectes était hongro-portugais Carlos Mardel (Martell Károly), il dressera les plans de la ville à reconstruire. Le marquis organise la reconstruction, fixe la taille des fenêtres et des portes ainsi que la hauteur des édifices. Il introduit de nouveaux principes de construction : si un séisme survient, des poutres serviront à décharger la maçonnerie. La cage dite Pombaline est introduite. En cas de tremblement de terre, les bâtiments respectant ces principes oscillent au lieu de s’effondrer.

Avant d’accorder un permis de construire, il exige un test sur une maquette à l’échelle avec des troupes marchantes aux pas pour simuler un séisme. Seuls les édifices passants l’examen se voit octroyer un permis. Ce sont les premiers bâtiments anti-sismiques en Europe. Les ruelles étroites du Moyen Âge laissent place à de larges artères. Des murs coupe-feu sont construits entre les habitations. On aménage également de grandes places pour que la population puisse se réfugier en cas de catastrophe. La construction de drains sous les rues de la ville ont servi à contrer les inondations. Des pieux en bois étaient enfoncés dans le sol sablonneux de la ville pour sécuriser les fondations des bâtiments.

Des secousses ont diminué seulement jusqu’à mi-décembre. La reconstruction de la ville, elle, a duré un long siècle. Les travaux ont subi les aléas des difficultés économiques ; manque d’ouvriers spécialisés, difficultés à cause des zones marécageuses, etc. Vers 1820/1830, il y avait encore de larges pans de la ville encore mal déblayées. Lisbonne est actuellement le résultat de ce travail effectué. Dans la ville basse, on évolue dans le cadre de ce qui a été construit après le séisme.

 

Marquis de Pombal (1699 – 1782), peintre non identifié

Toutes les informations de cet article proviennent de l’historienne et maître de conférences Dejanirah Couto.

* Au cours de la première moitié du XVIIIe siècle, on observe deux autres secousses – en 1724 et 1750

 

Pour en savoir plus

Dejanirah Couto, Histoire de Lisbonne

Le tremblement de terre de Lisbonne en 1755, émission RTBF

Illustrations : Getty Images