Les leçons de la guerre du Péloponnèse

Les mots d'outre-tombe

Au mois d’avril 404 avant J.-C., la cité d’Athènes capitule devant les forces armées de Sparte. C’est la fin de la guerre du Péloponnèse. Contemporain du conflit, l’historien Thucydide va nous raconter une guerre qui influence, encore aujourd’hui, notre monde moderne.

La définition du Larousse est lapidaire : « Conflit qui opposa Sparte et Athènes, et qui déchira la Grèce de 431 à 404 avant J.-C. » Pourtant, les contours ne sont pas clairs. Au Ve siècle av. J.-C., on compte trois grandes guerres entre les Péloponnésiens et les Athéniens.

 

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La première guerre (459-446) s’est même achevée avec une paix humiliante pour Athènes. Thucydide va considérer l’ensemble de ces trois guerres comme un tout. Ce serait comme parler d’une seule Guerre Mondiale au XXe siècle (1914-1945).

Sans achever son œuvre (il s’arrêtera au milieu de la 21ème année), il va imposer sa façon de voir le conflit aux historiens qui lui succéderont. Cas assez particulier, Thucydide s’efforcera, selon son habitude et au besoin, de rationaliser et de laisser les dieux de côté.

« C’est une époque pour laquelle il est difficile d’ajouter foi à tous les témoignages qui peuvent s’offrir à nous […] Au lieu de se donner la peine de rechercher la vérité, on préfère généralement adopter des idées toutes faites. » (Guerre du Péloponnèse, I, 20).

Thucydide n'est pas notre collègue, dit-on

Thucydide, malgré certaines erreurs d’interprétation et de datation, nous parait exagérément moderne pour un Athénien mort il y a presque 2 500 ans. Pourtant, il ne fera pas l’unanimité au cours des siècles. Pire ! ostracisé, il reviendra comme un fantôme à Athènes.

Au IVe siècle avant J.-C., ni Platon, ni Isocrate et encore moins Aristote n’en parleront. Cicéron en sonnera le glas, lui qui le trouve “peu intelligible”. Son œuvre fut néanmoins étudiée et commentée à Byzance, mais inconnue en Occident.

Il faudra attendre le XVe siècle pour que l’humaniste italien Lorenzo Valla en fasse une première traduction latine. Cité par Voltaire dans l’Ingénu, Thucydide ne cadre pourtant pas avec l’idéalisation de la Grèce antique.

A contrario de l’Angleterre où Hobbes reconnaitra son génie, la France n’en démordra pas jusqu’à la Révolution française : Thucydide restera un auteur scolaire et non classique, une nuance qui aura son importance.

Décortiqué au XIXe siècle, on ne s’embarrasse plus trop maintenant de comprendre les erreurs de transcription (que l’on pensait imputable aux copistes) ni même à trouver un sens aux archaïsmes du texte contextualisé à son époque.

A l'époque moderne, les comparaisons ont émergé. La guerre froide qui opposait l'Union soviétique, puissance continentale, face à l'Amérique, empire maritime marchand, a trouvé un écho certain chez Thucydide. De même, la Ligue de Délos préfigurait les marges de l'Otan.
Aujourd'hui, le concept de "piège de Thucydide" a été imaginé par le chercheur américain Graham T. Allison. La peur d'une montée en puissance d'un État engendrerait une réaction de la part de la nation dominante. Elle préfigure ainsi un conflit potentiel avec la Chine.

« Supposons que Sparte soit dévastée et qu’il subsiste seulement les temples avec les fondations : après un long moment, sa puissance soulèverait, je crois, par rapport à son renom, des doutes sérieux chez les générations futures. »

Thucydide nous interroge également sur le principe d'une "guerre préventive". Professeur de l'Université de l'Illinois, John Vasquez pense que la guerre du Péloponnèse a été déclenchée pour empêcher un revirement adverse dans l’équilibre du pouvoir (cf. chapitre XXIII, I).

Toutes les informations de ce fil proviennent, en autres, de l'historien et traducteur Denis Roussel. Informations complémentaires : Jacqueline de Romilly. Illustrations : Tom Lovell, Historia, Larousse, Getty images et Photostock.