Les mille visages de Jésus Christ

David

Les mille visages de Jésus Christ

Un visage passe-partout

Si on parle du visage du Christ, la plus emblématique est celui de Warner Sallman (1892-1968). L’artiste américain, aujourd’hui oublié, a produit le portrait iconique de Jésus de Nazareth en 1940.

En tant qu’œuvre d’art dévotionnel populaire, son objectif a dépassé de loin ses attentes. Profitant des moyens d’impression rapides de son temps, elle a été reproduite plus d’un demi-milliard de fois dans le monde à la fin du 20e siècle.

Nonobstant une image que l’on pourrait considérée comme consensuelle, cette représentation n’est pas authentique et résulte, en fait, d’un long processus de stratification et d’une iconographie sans cesse mouvante.

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Glabre ou barbu ?

Cette mosaïque est l’une des plus anciennes représentations du Christ (fin du IIIe – début du IVe siècle apr. J.-C.)

D’abord, comment s’assurer qu’il s’agit bien du Christ ? Derrière sa tête se trouvent les deux lettres grecques ‘chi’ et ‘rho’, autrement dit “Christos”.

Trouvée au Dorset, en Grande-Bretagne, le Christ est rasé de près, il a les cheveux blonds ramenés en arrière, et porte une tunique étroite enroulée autour de ses épaules.

A l’époque de son élaboration, il n’y avait aucune trace de l’apparition du Christ sur laquelle les artistes auraient pu travailler.

L’héritage juif d’un dieu à adorer en esprit et en vérité, impropre à représenter dans l’art, a inhibé les premiers Chrétiens.

La décision vient donc probablement de l’élite romaine, habituée à voir leurs dieux dans des statues, des peintures et des mosaïques.

Pourtant, cette représentation est un tournant majeur théologique et artistique dans l’histoire de l’Europe.

Image sans barbe de Jésus

Cachée dans l’église du Néguev, c’est l’une des plus anciennes d’Israël. Ici, il est montré comme un jeune homme, « aux cheveux courts et bouclés, au visage long et ovale, aux grands yeux et au nez allongé » (VIème siècle de l’ancien village de Shivta).

Pietà Roettgen

À la fin du Moyen Âge (XIVe s.), l’art s’est efforcé d’humaniser le Christ, comme le montre cette œuvre qui illustre la douleur de la crucifixion de Jésus, ainsi que la lamentation de Marie à propos de sa mort.

Le "Christ dans le désert"

Œuvre du peintre russe Ivan Kramskoï et réalisée en 1872. Le sujet du tableau est tiré de l’Évangile : le jeûne du Christ dans le désert où, après son baptême, il s’est retiré, et durant lequel il a connu la tentation.

"L'idée de concevoir l'image du Christ n'allait pas de soi."

Dans la Grande-Bretagne des troisième et quatrième siècles, le Christ n’est qu’un dieu parmi tant d’autres.

D’ailleurs, sur la mosaïque du Dorset, on retrouve le héros mythique – et populaire chez les Romains, Bellérophon. Il chevauchait le cheval volant Pégase et affrontait la Chimère.

La juxtaposition d’images puissantes de la mythologie païenne et la manière dont le christianisme adapte ce matériel à ses propres fins permettent de transmettre le message de la Résurrection.

Le triomphe de la vie sur la mort est une comparaison implicite de l’œuvre du Christ sur la croix avec un héros terrassant un monstre.

Ce paradoxe de la défaite du fondateur du christianisme est en fait une victoire héroïque.

La tenace imagerie païenne

Personnage de la mythologie, Bellérophon est une figure de la vie triomphant des puissances des ténèbres. Ce genre d’imagerie symbolique a trouvé sa propre incarnation avec saint George tuant le dragon ou encore l’archange Michel combattant le diable.

Mais pour l’heure du IVe naissant, ce sera l’imagerie païenne.

Les deux personnages, l’un historique et l’autre fictif, sont présents conjointement sur la mosaïque du Dorset. Le Christ et Bellérophon portent leurs cheveux à la mode d’environ 350 ap. J.-C.

Cette juxtaposition devrait nous étonner à plus d’un titre. Avant la conversion de Constantin, aucun propriétaire de villa n’aurait osé afficher sa foi chrétienne aussi clairement.

Orphée christique

Cette étonnante mosaïque, qui se trouve actuellement au Musée archéologique d’Istanbul, représenterait le Christ dans le rôle d’Orphée jouant de sa lyre.

Est-ce une comparaison fortuite ?

S’il s’agit d’une interprétation probable, on retrouve des éléments qui semblent l’attester. D’autres mosaïques ont montré côté du Christ des grenades. Or, cela rappelle le mythe de Perséphone, emportée aux enfers et ramenée au pays des vivants comme une grande allégorie du cycle des saisons, de la mort et de la renaissance.

Par l’inclusion de ce simple fruit, l’artiste relie Jésus aux dieux et mythes païens. Ce retour à la vie se trouve chez Orphée, qui est allé aux enfers à la recherche d’Eurydice et est revenu. Bacchus était également associé à la résurrection.

N.B. : l’amalgame entre Christ et Orphée dans cette mosaïque est aujourd’hui contestée.

Des souris et des hommes

Les animaux ont également été un support visuels et symboliques pour le Christ et son Annonciation.
Outre l’emblématique Agneau mystique, le petit éléphanteau symbolisait le Christ dans un nombre restreint de manuscrits médiévaux.

On peut lire dans le manuscrit “Harley 3244” de Peraldus au XIIIe que les éléphants – images d’Adam et Eve – doivent voyager vers l’Est, près du Paradis, où pousse la mandragore, quand vient le temps de s’accoupler. Ils échappent ainsi au dragon, leur ennemi mortel.

Ces étonnantes comparaisons vont prendre des formes variées, en atteste, par exemple, l’œuvre des frères Van Eyck. Cependant, en ce XVe siècle, l’Agneau est lui révélé avec son regard plein d’humanité.

Conformément aux recommandations de l’Église, le Christ est ainsi représenté sous son aspect humain et non par un symbole animalier glorifié.

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Dans les contrées nordiques

Cette pierre grossièrement taillée est l’une des plus anciennes représentations du Christ en Scandinavie. Situées au Danemark, on les nomme les “Pierres de Jelling”.
 
Elle a été érigée par Harald Bluetooth en 983. Le tumulte religieux de l’Occident a pris une tournure et digérée dans un monde nordique encore largement méconnu, comme en témoigne les récits mythifiés de l'”Historia de gentibus septentrionalibus” (Histoire des peuples du Nord) d’Olaus Magnus, publié pour la première fois à Rome en 1555.
 

Le Christ Héros

Ce relief représente la mort du héros grec Méléagre, célèbre pour avoir tué le sanglier de Calydon (milieu du IIe siècle apr. J.-C.). À la Renaissance, la scène devient le prototype des représentations artistiques de la Déposition du Christ.

Le relief formait à l'origine le panneau avant d'un grand sarcophage. Sur d'autres sarcophages romains, cette scène accompagne celle de la chasse elle-même, montrant cette fois-ci Méléagre transperçant le féroce sanglier.

Pantocrator

Le type iconographique du Christ Pantocrator, le tout-puissant, si fréquent dans l’art byzantin ultérieur, a été associé à la célèbre icône perdue de la porte de Chalke, qui a probablement été peinte peu après 532. L’une des premières images de Pantocrator se trouve sur la croix de Justin II, mais le type n’est devenu répandu qu’après avoir été introduit sur la monnaie de Justinien II. Le visage jeune et serein du Christ diffère ici considérablement de l’image plus ancienne et plutôt sévère du type canonique du Pantocrator.

C’est l’une des rares icônes préiconoclastes à avoir survécu. Il a probablement été fabriqué à Constantinople et envoyé en cadeau au mont Sinaï.s free from repetition, injected

Toutes les informations de cet article proviennent des musées de la British Library, du Louvre, du centre archéologique d’Istanbul. Propos supplémentaires recueillis par Debra Strickland (université de Glasgow) et de l’historien Eamon Duffy.

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