Les pièges de la datation dans l’Antiquité

David

Les Héros de Marathon, 1911. Georges Antoine Rochegrosse

Le 12 septembre 490 avant J.-C. est la date conventionnellement acceptée pour la bataille de Marathon. Les Athéniens et leurs alliés platéens écrasent la première force d’invasion perse contre la Grèce. « On dit qu’il (l’hoplite Euclès) arriva à Athènes encore tout fumant du sang des ennemis ; qu’il tomba de fatigue à la porte des magistrats, à qui il ne dit que ces paroles : “Réjouissez-vous, nous avons vaincu (Nενικήκαμεν)” et qu’il tomba mort à leurs pieds », nous dit Plutarque, citant des historiens antérieurs. (1)

La date de la bataille de Marathon repose, en partie, sur Hérodote d’après le calendrier luni-solaire, basé sur le cycle métonique. Utilisé par plusieurs cités-états grecques (avec diverses variations), les calculs astronomiques nous autorisent une datation suivant le calendrier julien. En 1855, Philipp August Böckh affirme qu’il s’agit donc du 12 septembre 490 avant J.-C. Elle se base, en autres, sur le fait que l’armée spartiate n’est pas partie avant la fin de la fête de Karneia. Cependant, le calendrier lacédémonien avait un mois d’avance sur le calendrier athénien, ce qui nous situerait au 12 août. S’en suivront les polémiques de l’historien Peter Krentz, soutenant que le calendrier athénien ait pu être manipulé afin que la bataille n’interfère pas avec la célébration des mystères d’Éleusis. Par ailleurs, l’historien polonais Nicholas Sekunda estime que la date du 11 septembre est plus vraisemblable. Le cauchemar de la datation ne s’arrête donc jamais.

Le Parthénon, photographie : Patrick Puk

Les incertitudes sur les événements de l’Antiquité semblent nous aiguiller relativement bien quand l’archéologie arrive à suppléer les textes en notre possession, tantôt à nous perdre tant les questions prennent le pas sur les réponses sibyllines rapportées par Hérodote. (2) Qu’à cela ne tienne, les progrès techniques en la matière ne cessent de nous étonner (cf. Les dates clés de l’archéologie), néanmoins la problématique de la datation reste, bien souvent, toujours aussi épineuse.

Si le carbone 14 (voire encadré ci-dessous) ou l’archéodendrologie (étude des vestiges en bois façonnés par l’homme) tendent à apposer une fourchette plus ou moins crédible concernant une date à une occurrence historiographique, cela se complique dès qu’une ou plusieurs contradictions se lisent dans les textes des Anciens, notamment pour une datation précise. Qu’il s’agisse d’une bataille, d’une accession au pouvoir ou encore d’un changement de régime, les facteurs qui rentrent en jeu sont multiples et doivent continuellement nous interroger : est-ce une source contemporaine ou tardive ? Quel crédit peut-on apporter à tel ou tel témoignage ? L’histoire de l’art peut-elle nous aider ? Le système des Olympiades sont-elles fiables ? Et bien plus encore, la liste n’étant pas exhaustive.

Considérés par certains historiens comme le passage de la protohistoire à l’histoire dans l’Occident (3), le temps des cités-états en Grèce, qui débute au milieu du VIIIe siècle, est l’avènement de la polis, la cité grecque. Des auteurs contemporains de cette époque nous permettent d’obtenir des premiers témoignages ; une source d’informations uniques et particulièrement révélatrices. Que l’on choisisse Hésiode (VIIIe s.), les fragments de Solon (archonte en 594/3), ceux de Stésichore d’Himère (600 – 550) ou encore d’Archiloque de Paros (680 – 640) et d’autres témoignages épigraphiques, tout cela nous situe dans un espace-temps donné. D’autres auteurs tardifs – qu’il convient d’y toucher avec prudence – y viendront mettre leur grain de sel avec des récits a posteriori : Pausanias, Plutarque, Strabon, Diodore, etc.

Plus délicat encore est le système des Olympiades (unité de temps constituée par la période de quatre années s’écoulant entre deux jeux olympiques, à partir de 776 av. J.-C.). La valeur étant surtout une valeur sérielle ; des noms et des faits ont pu être altérés au cours de leur transmissions, sans compter des interprétations propres à l’époque donnée. Dans un cadre scientifique, l’archéologie sur le terrain a d’abord concerné les grands sites comme Athènes, Argos, Erétrie, Corinthe ou encore Cnossos. Pareil pour les grands sanctuaires comme Delphes, Olympie, Héraion de Samos ou d’Argos. Que le site soit une ville ou alors une nécropole, des découvertes ponctuelles permettent d’enrichir nos connaissances, à l’instar de la tombe à la cuirasse d’Argos (720), les sacrifices humains du site d’Eleutherne en Crète ou bien l’hérôon des Sept contre Thèbes, vers le milieu du VIe siècle à Argos.

Caryatides de l’Acropole d’Athènes, Wikipédia, CC BY-SA 3.0

Rappelons tout de même que les méthodes diffèrent également suivant les siècles. Le sanctuaire de Delphes en Grèce a été fouillé à la fin du XIXe siècle par l’école française d’Athènes en 10 ans. Ce travail titanesque a été effectué sous la direction de Théophile Homolle. Maintenant, si on devait reproduire les mêmes travaux avec les exigences requises, cela prendrait plus d’une centaine d’années. À l’époque, il y avait aussi 200 ouvriers disponibles pour la besogne, des chiffres incomparables avec ce qu’il se fait actuellement.

Ces exemples disparates situent des événements grâce à un attirail technique qui se veut de plus en plus pointu, mais il ne faudrait pas dénier l’histoire de l’art dans ce domaine d’expertise. Pour la période archaïque, l’étude de la chronologie de la céramique attique attire tout particulièrement l’attention des chercheurs. On pourrait citer l’archéologue John Beazley (1885 – 1970) et ses continuateurs qui, à partir d’une étude stylistique des vases attiques à décor figuré, ont réussi à identifier les noms de plusieurs artistes. Et, de fil en aiguille, les ateliers et les écoles, ou les filiations potentielles, pour en restituer une trame chronologique plus ciselée. Ces points de repères historiques ont été d’une utilité plus que précieuses, d’autant plus que la céramique attique est d’une précision rare, car nous sommes dans l’ordre d’une dizaine d’années d’écart. En outre, l’iconographie concède des renseignements sur la popularité des mythes, très variables selon les époques, et se rattache parfois à une perspective politique : la sculpture monumentale est un exemple édifiant des Pisistratides vers la fin du VIe siècle.

Ce puzzle où les ellipses temporelles béantes nous cachent la grande fresque ne doivent pas nous faire oublier ce qui a été le point de départ de cette quête de vérité : les textes littéraires. Qu’ils soient explicites ou indirects, ces documents ont et sont été étudiés sous toutes les coutures ; on pense aisément aux Enquêtes d’Hérodote, d’Aristote, plus tardivement Pausanias ou plus spécialement à Thucydide et son ouvrage, la Guerre du Péloponnèse (4). En à-côté, n’oublions pas les autres textes de poètes lyriques ou didactiques, tout aussi utiles, conservés ou recopiés sur des papyri de l’Égypte gréco-romaine.

Parmi les célèbres fragments susmentionnés – conservés par Plutarque et Aristote, on retrouve les bribes de poèmes de Solon. Devenu archonte à Athènes en 594, les fragments indiquent qu’ils vilipendent les tensions de la société athénienne et défendent ses réformes contre leurs opposants. Au-delà des poèmes, les premiers textes en prose de philosophes dateraient du début du VIe siècle. Une d’entre elles nous intéressent particulièrement : Thalès de Milet prédit une éclipse de Soleil en 585. Corroborée par Théophraste au IVe siècle, elle en fera sa gloire et permettra de faire la jonction avec la bataille opposant des Lydiens et des Mèdes. Dans les faits, il est probable qu’il s’agisse d’un emprunt du saros de Mésopotamie (5)

Le sanctuaire panhellénique de Delphes, photographie : copyright Unesco

Plus prosaïquement, les inscriptions faisant références aux listes d’archontes ou de magistrats, gravés sur pierre au Ve siècle ou au IVe siècle, et dont les fragments ont été conservés, laissent entrevoir, au moins pour la seconde moitié du VIe siècle, le fonctionnement des institutions archaïques tardives. D’autres listes d’archontes, découvertes notamment à Athènes, feront la joie des archéologues et des historiens. A la fin du Ve siècle, une chronologie balbutiante semble avoir été mise en œuvre. Hippias d’Elis dresse la liste des vainqueurs d’Olympie. Au siècle suivant, dans les Didascalies d’Aristote, des compilations chronologiques indiquent une liste des heureux gagnants aux concours Pythiques de Delphes.

Comme on peut le voir, les sources ne manquent pas. Mais parmi cette ribambelle d’auteurs et de notes qui nous sont parvenues (cf. fragments d’Anaximène de Milet par Diogène de Laërce, ou encore le Périégèse et les Généalogies d’Hécatée le Milésien), l’interprétation et la portée historique restent limitées, nous dit Jean-Claude Poursat dans son ouvrage “La Grèce préclassique, Des origines à la fin du VIe siècle”. Les inscriptions antérieures à la fin du VIe siècle sont bien souvent fragmentaires et, comme à l’accoutumée, la distance des événements racontés par un auteur est souvent séparée par plusieurs décennies, si ce n’est des siècles. L’histoire attique du VIe siècle n’est jamais écrite au moment où se passait l’action, et les auteurs tardifs se fient aux souvenirs des témoignages et aux croyances répandues par l’oralité. A titre d’exemple Sparte : véritable nid d’idées reçues, l’existence de Lycurgue (6) n’a été que récemment mis en cause (cf. Sparte Cite des arts, des armes et des lois, de Nicolas Richer), voire du caractère authentique de la grande Rhétra, l’oracle-constitution de Sparte.

L’époque archaïque est problématique à dater, nous venons de le voir, et il existe – au fond – que peu de dates absolues où les doutes sont rares. Prenons le cas du Ve siècle, au début de la guerre du Péloponnèse en 431. Celle-ci est assurée par une éclipse du 3 août 431 et notée par Thucydide. La mise en relation de cette guerre avec les jeux Olympiques permet normalement de caler le système des Olympiades. Mais un autre caillou vient rouiller la machinerie bien rodée des jeux : les Olympiades n’ont été numérotées qu’à partir du IIIe siècle, et l’exactitude de phases anciennes, comme celle emblématique de 776 – et conventionnellement acceptée – n’est pas certaine et cette dernière pourrait remonter, en fait, au VIIe siècle. Les fragments d’Eratosthène emboitent la chute de Troie, les Olympiades, la campagne de Xerxès, la guerre du Péloponnèse, jusqu’à la mort d’Alexandre. Les exactitudes chronologiques montrent très vite leurs limites.

Faut-il donc se référer uniquement à l’archéologie ? Là encore, rien n’est pas facile.

Selon les historiens E.D. Francis et Michael Vickers, certains repères archéologiques sont faussés. L’exemple choisi est la destruction de la ville de Hama en Syrie (720). Rapporté par Jean-Claude Poursat dans l’ouvrage susmentionnée, des tessons non stratifiés du Géométrique récent ont ainsi été retrouvés sur le site. Si l’on admet que le site n’a pas été réoccupé, alors les tessons ne peuvent être qu’antérieurs à 720 ; dans le cas contraire, ils perdent leur valeur chronologique. Néanmoins, plusieurs repères solides confirment les ressources archéologiques en la matière, à l’instar de la destruction du Trésor de Siphnos à Delphes. Il convient donc de manier avec prudence les dates de l’Antiquité, susceptibles d’être modifiées, à la marge ou non, elles nous renseignent avant tout sur une chronologie mouvante, tel un serpent de mer.

Le soldat de Marathon Luc-Olivier Merson

Carbone 14 : le dioxyde de carbone atmosphérique doit donc renfermer de très petites quantités de carbone 14, qui entre dans les cycles du carbone et du dioxyde de carbone et, de là, dans la chaîne alimentaire par assimilation par les plantes et les animaux. Lorsqu’un organisme vivant meurt, l’incorporation de carbone 14 cesse, et la quantité qui est alors présente se décompose à une vitesse donnée par les lois des décompositions radioactives.

En comparant – à l’aide d’instruments particulièrement sensibles – la quantité de carbone 14 présent dans des échantillons anciens (tissus, bois, momies, etc) et celle donnée dans des échantillons récents correspondants à des objets semblables, on peut calculer le temps écoulé depuis la fin de l’assimilation de carbone 14. Cette méthode, testée avec des objets dont l’âge était connu, s’est révélée alors très fiable. Cet outil donne des résultats efficaces sur des matériaux de l’ordre de 5 000 ans et encore relativement pertinent jusqu’à 50 000 ans.

Sources et références

1) Plutarque, Œuvres morales, La gloire des Athéniens

2) Hérodote, Histoires, VI, 105-106 – VI, 91-119

3) Assertion probablement exagérée car la protohistoire commence au moins dès l’époque mycénienne, cf. La Grèce préclassique, Des origines à la fin du VIe siècle, de Jean-Claude Poursat

4) Certains historiens prendront néanmoins de la distance avec Thucydide, considéré trop moderne par les modernes. Cf. Nicole Loraux : Thucydide n’est pas notre collègue

5) La gloire de Thalès : la prédiction des éclipses, Belles Lettres

6) Des réformes attribuées à Lycurgue sont antérieurs suivant les dernières informations

 

En savoir plus / Bibliographies

Bataille de Marathon : célèbre victoire des Grecs sur les Perses

– Des origines à la fin du VIe siècle, de Jean-Claude Poursat

– Sparte Cite des arts, des armes et des lois, de Nicolas Richer

– Naissance de la Grèce: De Minos à Solon. 3200 à 510 avant notre ère, Maria Cecilia D’Ercole, Julien Zurbach

– Emerveillements: Réflexions sur la Grèce antique, de Jacqueline de Romilly

– 50 dates historiques de la Grèce antique Broché, de Patrice Brun

 

 

 

 

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