Dans l'armée, toute démoralisée, on marchait comme des prisonniers, sans armes et sans sacs. Plus de discipline, plus d'humanité les uns pour les autres ! Chacun marchait pour son compte ; le sentiment de l'humanité était éteint chez tous les hommes ; on n'aurait pas tendu la main à son père, et cela se conçoit. Celui qui se serait baissé pour prêter secours à son semblable, n'aurait pu se relever. Il fallait marcher droit et faire des grimaces pour empêcher que le nez et les oreilles ne se gelassent. Les hommes tombaient raides sur la route. Il faut avoir vu ces horreurs pour le croire.
Jean-Roch Coignet

 

Embourbés dans la campagne de Russie entre Bérézina et Vilna, ce témoignage du capitaine Jean-Roch Coignet nous rappelle les affres subis par les soldats de Napoléon, que l’on nomme encore aujourd’hui les “Grognards” de la Grande Armée.

Document historiographique précieux, il nous raconte la vie ordinaire d’hommes de tous âges et de toutes conditions – notamment la terrible campagne de la Sixième Coalition, qui amènera l’empereur de tous les Français à une inexorable chute, de Fontainebleau à Waterloo. 

Les grandes dates se mêlent à leur sang versé sur la terre, dans la neige et la boue, et nous interroge sur cette grande vague qui partit de Corse pour
déferler jusqu’à Moscou. Coignet était de toutes les batailles ; il
participe à toutes les campagnes du Consulat et de l’Empire, et figure
au palmarès des grands mémorialistes de cette époque troublée.

La journée type d’un soldat des troupes napoléoniennes est soumis aux grandes lois universelles dans toute armée qui se respecte : le labeur, l’attente et l’ennui. La journée d’un soldat commence bien souvent à l’aube, vers 5 heures du matin. Les troupes doivent se lever et se préparer pour la journée. Dans une routine calibrée, spartiate même, ils doivent s’adapter aux campements à l’improviste, bivouacs de fortune, feu de camp et une simple couverture pour la nuit. Une armée en mouvement était la clé des victoires de la Grande Armée.

 

Dans les “Mémoires pour servir à l’histoire de Napoléon 1er depuis 1802 jusqu’en 1815”, Claude-François Méneval dresse un portrait en raccord avec l’idée d’un empereur proche de ses soldats : « Napoléon prenait connaissance des besoins du soldat, de l’état de l’habillement et de l’équipement, de la qualité des rations, enfin de l’exécution des règlements militaires. »

Le proche collaborateur de l’empereur et mémorialiste du XIXe siècle fut un témoin privilégier de la grandeur et la chute de celui que les soldats nommaient affectueusement “le petit caporal”. De constitution fragile, l’asthénique Méneval était dans les couloirs marbrés, dans les salons feutrés et surtout dans les pas de famille Bonaparte. Du frère Joseph Bonaparte en passant par l’impératrice Joséphine, il prendra connaissance des desiderata de l’Empereur et notera soigneusement, peut-être aussi avec une pointe de servilité, les bons mots du maître de l’Europe. De ce que l’on sait sur Napoléon, sa présence pour les grands traités n’ont pas fait oublié son rapport direct, presque charnel, avec ses troupes.

« Chaque soldat était autorisé à sortir des rangs et à s’adresser directement à l’Empereur en présentant les armes, pour lui soumettre une demande ou une réclamation. Jamais aucune requête n’était négligée. Il y était répondu sur le champ. Si le pétitionnaire était digne d’intérêt, sa demande était en général exaucée, à moins qu’elle ne fût de nature à provoquer une enquête […] Si celle-ci ne pouvait être satisfaite, le soldat apprenait du moins le motif toujours expliqué avec bonté. Souvent, un refus était compensé par l’octroi de quelqu’autre faveur. Familier avec le soldat, bienveillant avec l’officier, Napoléon à l’armée était accessible à tous. Dans les camps, l’étiquette était bannie des rapports tout militaires du Souverain avec ses compagnons de guerre » , nous dit-il.

Nous fîmes une lieue dans ce pénible chemin ; il fallut nous donner un moment de répit pour mettre des souliers (les nôtres étaient en lambeaux) et casser un morceau de biscuit. Comme je détachais ma corde autour de mon cou pour en prendre un, ma carde m’échappe et tous mes biscuits dégringolent dans le précipice. Quelle douleur pour moi de me voir sans pain ! et mes quarante camarades de rire comme des fous ! “Allons, dirent-ils tous, il faut donner chacun un biscuit à notre cheval de devant.” Et la gaîté reparaît en moi-même. Je les remerciai de mon cœur, et je me trouvais plus riche que mes camarades.

Extrait du cahier du capitaine Coignet

Qu'est-ce que la Grande Armée ?

Souvent utilisée de manière globale pour tous les soldats des armées de Napoléon, elle est employée seulement pour deux périodes bien définies : de 1805 à 1808 et de 1812 à 1814. La première mention apparaît dans une lettre de Napoléon au maréchal Berthier, le 29 août 1805. Il en précise l’organisation : “La Grande Armée sera composée de sept corps.” Le terme est flatteur, il faut dès lors s’en montrer digne. Son prestige accompagne les victoires à Ulm, Austerlitz, Iéna, Eylau, Friedland, etc.

Cependant, dans un décret daté de 1808, la dénomination change en fonction de la localisation. Elle devient “Armée du Rhin” sous le commandement du maréchal Davout ; dans la péninsule Ibérique, elle prend le nom d’Armée d’Espagne (cf. Bulletins). L’année suivante, les unités commandées par Napoléon prennent le titre d’Armée d’Allemagne, comme en témoigne une lettre de l’Empereur au maréchal Berthier, le 8 avril 1809.

La seconde Grande armée est, quand à elle, organisée en 1811 pour la funeste campagne de Russie. Réorganisée en quatre corps, elle participe aux différentes campagnes de 1812 à 1814. Officiellement, elle cesse d’exister par un décret de la déchéance de l’autorité impériale par le sénat. Pendant la campagne de 1815 en Belgoqie; à Ligny, aux Quatre-Bras, à Waterloo et à Wavre, seront celles de l’Armée du Nord.

L’armée napoléonienne, une force de près de deux millions et demi de jeunes soldats, parcourut l’Europe au début du XIXe siècle. Certains s’engagèrent volontairement, motivés par le patriotisme, l’admiration pour Napoléon, la pauvreté ou l’aventure. D’autres, appelés au service militaire, durent s’adapter à une vie rude. La plupart combattirent dans l’infanterie, sur les champs de bataille des côtes de l’Atlantique aux plaines enneigées de Russie.

L’organisation militaire de l’Empire français s’appuyait sur un système de conscription massif, hérité des guerres de la Révolution. La loi Jourdan de 1798, qui prévoyait le service militaire obligatoire pour tous les Français célibataires âgés de 20 à 25 ans, permit de recruter des milliers de jeunes hommes chaque année. Bien que certaines exemptions et pratiques d’évasion existaient, ce système permit de fournir des remplaçants et des nouvelles recrues à la Grande Armée, dont les effectifs augmentaient au fil des conquêtes.

Les recrues étaient enrôlées pour un service de un à cinq ans en temps de paix, et pour la durée de la guerre en temps de conflit. Avant de partir au combat, elles recevaient une formation militaire dans un régiment de réserve. Elles y apprenaient les rudiments de l’art de la guerre, recevaient leur uniforme et étaient affectées à un bataillon. Puis elles rejoignaient les campagnes militaires, où elles côtoyaient les vétérans. Cette expérience contribuait à forger l’esprit de corps de l’armée, qui se considérait comme une grande famille.

L’uniforme réglementaire de l’armée napoléonienne était un élément essentiel de la discipline, de l’esprit de corps et de l’identification des unités. Il était confectionné en trois tailles, afin de s’adapter à la morphologie de tous les soldats.

L’équipement du soldat était lourd et encombrant. Le havresac, qui pesait de 15 à 20 kilos, contenait les provisions pour plusieurs jours, les armes et les munitions. La cartouchière, fixée à la cuisse droite, permettait au soldat de transporter rapidement ses cartouches.

L’arme principale de l’infanterie était le fusil modèle 1777, corrigé en l’an IX. Ce fusil était lourd et peu précis, mais il était fiable et facile à utiliser.

En temps de paix, les soldats napoléoniens vivaient dans des conditions spartiates, mais disciplinées. Ils étaient cantonnés dans des forteresses, des casernes, des « villes de guerre » ou des camps semi-permanents.

Une vie de labeur et d'ennui

Leur quotidien était rythmé par l’instruction militaire et les tâches quotidiennes. Les soldats devaient souvent partager une même couche de paille. Ils recevaient une solde quotidienne, mais elle était insuffisante pour couvrir leurs dépenses.

En temps de guerre, les soldats napoléoniens étaient capables de longues marches. Ils étaient habitués à vivre à l’improviste et à se reposer dans des camps improvisés. Ils bivouaquaient souvent, allumant un feu pour se réchauffer.

Les marches des soldats napoléoniens étaient longues et difficiles. Elles pouvaient varier de 20 à 30 km par jour, et même atteindre 40 km en cas de besoin. Un exemple notable est la marche de l’armée du maréchal Davout avant la bataille d’Austerlitz en 1805. Davout a reçu l’ordre de l’empereur d’arriver au champ de bataille le 2 décembre au matin, soit 130 km plus tard. Les soldats ont dû marcher sans interruption pendant la majeure partie de la nuit, et beaucoup d’entre eux ont eu les pieds en sang.

Dans ces conditions de vie difficiles, le moral des troupes était essentiel pour la victoire. Napoléon lui-même disait que “le moral des troupes l’emporte sur tous les autres facteurs réunis”. Il soutenait le moral de ses hommes par des discours et des exhortations, et le cri de guerre “Vive l’empereur” était un symbole de leur unité et de leur détermination.

La présence de Napoléon sur le champ de bataille avait également un effet positif sur le moral des troupes. Son adversaire, le maréchal britannique Wellington, a déclaré que “la présence du tricorne de Napoléon parmi les troupes ajoutait une force de 40 000 hommes”

Le moral des troupes était essentiel pour la victoire, car les batailles napoléoniennes étaient souvent des carnages. Les soldats devaient être prêts à donner leur vie, et la lâcheté au combat était punie de mort.

Le chirurgien Percy a décrit le spectacle terrifiant qui s’offrit à ses yeux au lendemain de la bataille d’Eylau en 1807. Il a vu des milliers de cadavres, des armes et des armures éparpillées sur le champ de bataille.

Dans ses mémoires, Jakob Walter a raconté la retraite de Moscou en 1812. Dans les méandres des affrontements, des centaines d’hommes sont tombés, morts de froid ou de faim.

Bien loin des procédures médicales contemporaines, les blessures au combat étaient mortelles ou, la plupart du temps, invalidantes. Nombre de survivants des conflits napoléoniens ont été déclarés inaptes au combat.

Paroles de Grognards

Citations tirées des “Cahiers du capitaine Coignet (1799-1815) : d’après le manuscrit original avec gravures et autographe fac-similé”.

Informations importantes : les personnages au premier plan ont été créés par une IA (Midjourney). Pour cette raison, les costumes ne sont PAS exacts. Malheureusement, il est pratiquement impossible – à l’heure actuelle – de créer des images IA conformes à l’exactitude historique.

 

Biographies et références :

 

 

 

– Les cahiers du capitaine Coignet

– Mémoires pour servir à l’histoire de Napoléon 1er depuis 1802 jusqu’en 1815″, Claude-François Méneval

– L’armée de Napoléon, 1800-1815: organisation et vie quotidienne, Alain Pigeard

– Paroles de grognards. 1792-1815. Lettres inédites de la Grande Armée, de Jérôme Croyet