Au XIXe siècle, quand l’académicien Gaston Paris rédigeait en français moderne la chanson de geste “Huon de Bordeaux” (1), il ne pouvait réfréner un certain rictus dans sa préface en présentant les personnages caricaturaux de la légende. Voyez plutôt : Charlemagne, un chevalier nommé Huon, Auberon l’elf lumineux, la païenne Esclarmonde qui se christianise et bien des aventures extraordinaires, voilà de quoi ravir la curiosité, presque infantile, de tout un chacun. Cela étant dit, il pensait réellement que ces récits valaient la peine d’être commentés et surtout lus par la jeunesse. Gaston Paris était d’ailleurs l’un des membres fondateurs de la prestigieuse Société des anciens textes français. Fondée en 1875, elle avait pour mission de publier les documents rédigés au Moyen Âge en langue d’oïl ou en langue d’oc.

Une fois qu’on a fait au conteur, sur ce terrain et sur quelques autres, les concessions que ne lui marchandait pas la crédulité de ses contemporains, on reconnaît que son œuvre est bien composée et, du commencement à la fin, soutient, renouvelle et accroit l’intérêt. (Préface Huon de Bordeaux, Gaston Paris)

En France, l’apprentissage à grande échelle de l’histoire dite moderne (dans son acceptation actuelle) se fait tardivement, et par étapes (2). Sous l’impulsion de Jules Ferry, nous voyons se dessiner les archétypes d’un passé glorifié ; il élabore ainsi une vision segmentée et conforme aux idées de la Troisième République. À titre de comparaison, en Belgique – jeune nation en construction -,  il faudra attendre 1914 pour que l’instruction soit obligatoire et gratuite jusqu’à 14 ans. Mais avant les réformes institutionnelles avec l’introduction de strates intermédiaires (Communautés et Régions) dans les années 1970, l’enseignement fondamental aborde l’histoire en partant du local. (3) L’étude des faits historiques y jouera une portion congrue.

Le consentement mutuel à l’idée de faire revivre tout un pan de l’histoire de France n’avait pas les objections de notre temps, et aucun hiatus politique d’importance n’empêchait l’idée de faire revivre un Huon désuet et pourtant si fringuant. Et dans cette période contrastée au sein de l’Hexagone, les progrès techniques affleuraient le quotidien mais n’entachaient en rien ce besoin de consolider l’imaginaire d’une nation française encore traumatisée par la guerre franco-prussienne. Le regain de religiosité dès le milieu du XIXe siècle permettait, à l’instar des vitraux photographiques (4) qui redonnaient une deuxième jeunesse aux édifices religieux, d’accompagner ce mouvement profond (5).

Par la force des choses, parler des croisades semblait aisé dans un milieu qui se donnait la peine de l’illustrer avec les nouveaux talents du moment. Si Huon eut droit au traitement de l’illustrateur Manuel Orazi, l’infatigable Gustave Doré fut le principal contributeur d’une renaissance esthétique des textes médiévaux. Des croisades en passant par Roland Furieux de l’Arioste ou encore la morosophie de Rabelais, l’occasion était trop belle pour ressusciter des limbes les vieux mots et les faire danser avec l’image. Et avant même que Dante ne soit croqué par Doré, le peintre préraphaélite John Everett Millais s’en était physiquement approprié les traits (6).

Les prémices ainsi dites, la situation politique en Europe occidentale est autrement différente qu’à l’époque du XIXe et au début du XXe siècles. Deux guerre mondiales, des décolonisations douloureuses (et bien des turpitudes sur une société civile éparpillée) n’engendrent plus la même littérature exaltée. En France, exit le roman national, Lavisse a cédé, les sirènes modernes ont fait fi du mât sur lequel Ulysse était attaché ; la grande Histoire se confondra désormais avec des histoires. Clovis a perdu son rang de pionnier et nous le remettons en cause à chaque jalon historique, au point d’en oublier la chronologie.

Les Grandes Chroniques de France (au Moyen Âge) qui refondent celles préexistantes et reprennent le mythe des origines troyennes. (BNF, Troie, mythe et réalité)

Dans ces conditions, pour une frange politique contemporaine, le monde médiéval est quelque peu suspect, propice à réunir les vieilles lunes autoritaires d’une époque désormais abhorrée. Mais cet univers désormais si lointain est souvent caricaturé par les mêmes poncifs que nous devons, en toute vraisemblance, à ce XIXe siècle si enthousiaste. Le nôtre ne l’est plus. Nous grimaçons à l’idée de parler d’un sujet sensible : les luttes entre le monde chrétien et musulman a des relents bien présents au XXIe siècle, dans le corps et la chair, et gare à celui qui s’aventure sur ces sentiers bien trop dangereux. Mais pourtant, parler de l’univers médiéval, c’est observer et s’interroger sur des documents parfois très énigmatiques, donc plus problématiques à décrypter.

Mais ne nous croisons plus les bras pour autant, le travail est encore long à déblayer. Il y a plus d’un siècle et demi, dans son ouvrage “Vade-Mecum du peintre, où recueil de costumes […]” (7), l’artiste belge Félix de Vigne (1806 – 1862) dénonçait déjà les anachronismes et notait que les acteurs ont besoin de “costumes vrais et exacts, tels que chaque siècle les vit porter”. Une bouteille à la mer qui, en 2021, n’a pas encore échoué sur le bon rivage.

Qu’en est-il aujourd’hui ? L’histoire a la cote. Dans les séries TV, les romans, les jeux vidéo ; les audiences s’enflamment, les ventes grimpent, le cœur des historiens s’affolent. Ce gloubi-boulga fait naître des passions, mais qu’en récupère-t-on à la surface ? Les nouveaux réseaux sociaux donnent une résonance nouvelle à une multitude de vieux textes revitalisés sous la bonne fée numérique. Le partage d’innombrables documents numérisés s’entassent – la poussière en moins – dans nombre de bibliothèques en ligne. Après l’émerveillement visuel, il y a cependant tant à comprendre : tout un monde s’anime aux codes culturels bien établis. Consommons-nous dans ces conditions l’ouvrage médiéval par intérêt, par curiosité ou par exotisme ? Probablement les trois à la fois. L’historien moderne tend bien souvent à expurger toutes ces émotions pour en récolter une matière froide et inerte ; prompt à ne pas tomber dans les travers d’un dévoiement si caractéristique des siècles passés.

L’ignorance du passé ne se borne pas à nuire à la connaissance du présent : elle compromet, dans le présent, l’action même. (Marc Bloch)

Depuis l’émergence d’internet, nous sommes littéralement inondés d’artefacts et de bibelots médiévalisants. Dans l’ère Covid, scruter un musée n’est (malheureusement) plus le meilleur moyen d’admirer une œuvre d’exception. Jan van Eyck nous a offert le retable de l’Adoration de l’Agneau mystique, une œuvre d’art d’exception qui nous éblouit, mais pour qui a-t-il été créé et dans quel but ? Nous sommes moins réceptifs à ces questions maintenant que les commanditaires, morts et enterrés somptueusement, n’entachent plus notre champ de vision. Le riche marguillier Joost Vijdt, à défaut de descendance, nous l’a laissé en héritage, ce qui ne manque pas d’élégance. Aux dernières nouvelles, il y siège encore à la cathédrale Saint-Bavon de Gand (8).

À l’aune des nouveaux enfants de Savonarole (9), est-ce que twitter l’image d’un portrait d’un féodal quelconque est préjudiciable ? La question est plutôt : pouvons-nous encore apprécier l’œuvre d’un artiste au détriment du mécène qui lui a commandé ? Ce dernier l’a fait à dessein, donnant bien souvent des directives précises. Encourageons par là de la sorte une résurgence posthume de ce grand féodal forcément oppresseur ? Chaque époque juge durement la précédente, certaines en ont fait florès avec le concept contesté de l’obscurantisme. Mais tout comme nous séparons encore aujourd’hui l’artiste de l’homme, nous détachons également le mécène de l’artiste.

Pourtant, notre époque n’est pas satisfaite, car pour se donner bonne conscience, nous privilégions désormais les “premières fois”. Si nous étudions avec méticulosité l’idéologie d’un temps passé, parfois avec une dureté exemplaire sur les mœurs révolues, nous le faisons aussi avec une idéologie bien précise en tête. Quand bien même fanfarons-nous (sans pour autant le dire ouvertement) de notre subjectivité indéniablement plus prononcée, les critères de notre temps nous poussent à parler de l’objet étudié d’un tel angle plutôt qu’un autre : les droits sociaux, la place de la femme, la hiérarchisation des classes sociales ; ce sont “nos” points de repères qui nous caractérisent mais biaisent le sujet abordé.

Ce besoin de contester l’histoire se tapit au fond de notre fascination renouvelée pour le Moyen Âge. Cette tendance porte un nom : la téléologie historique, où quand l’anachronisme des mœurs est acceptée comme une finalité. Nous “choisissons” des œuvres qui résonnent avec notre quotidien, nous agrandissons un événement historique pour mettre un lumière un droit social que nous considérons comme éminemment important. Nous faisons de cette manière une contorsion historique semblable aux pirouettes du XIXe siècle.

L’Occident médiéval est né sur les ruines du monde romain. Il y a trouvé appui et handicap à la fois. Rome a été sa nourriture et sa paralysie. (10)

Et le Moyen Âge, fort de son long millénaire (11), accapare notre regard. Quand plus de mille longues années de religion chrétienne à irriguer l’Europe à travers ses bâtisses, cathédrales, églises, reliquaires et ses œuvres, il est difficile de jouer la carte de l’égalitarisme. Les œuvres religieuses sont de facto plus nombreuses et les acteurs et témoins des époques passées en plus grand nombre que les nouveaux héros de notre temps. Pourquoi alors continuer à parler d’eux, encore et encore ? Ne serait-il pas plus équitable de parler de ceux pour lesquels aucun mécène n’a érigé de portrait ? Si des études, encore récentes (12), en parlent, nous ne pouvons pas dénier que les œuvres d’art restent et demeureront plus nombreuses sous couvert de religiosité et de sacralité. Nous devons faire notre deuil d’une égalité parfaite, par définition inatteignable. Montrer une œuvre médiévale requiert avant tout le devoir de l’expliquer. Un exercice difficile dans le tout immédiat de l’époque moderne, ingrat même. Et comme le disait Montesquieu dans ses Lettres persanes : « Il n’y a rien de si désolant que de voir une jolie chose qu’on a dite mourir dans l’oreille d’un sot. »

 

David, H&O

 


Ressources

  1. Aventures merveilleuses de Huon de Bordeaux, pair de France, et de la belle Esclarmonde, ainsi que du petit roi de féerie Auberon / mises en nouveau langage par Gaston Paris. Numérisation via Gallica.
  2. OpenEdition Journals, Histoire religieuse du XIXe siècle.
  3. Dès les années 50, et, bien plus tard en 1983, la prolongation de sa scolarité pour le jeune belge sera effective jusqu’à 18 ans. IHOES, le cours d’histoire dans l’enseignement secondaire.
  4. Le dilemme de la renaissance du vitrail au XIXe siècle en France : entre redécouverte des techniques ancestrales et développement de techniques nouvelles. Alba Fabiola Lozano C.
  5. Cairn. Utopie et religion au XIXe siècle, Guillaume Cuchet.
  6. John Everett Millais as Dante, Victoria and Albert Museum.
  7. Bibliothèque universitaire de Gand.
  8. Visit Gent.
  9. Cairn. L’encadrement des jeunes à Florence au XVe siècle.
  10. Jacques Le Goff, La civilisation de l’Occident médiéval.
  11. Quelles limites pour le Moyen Âge ?
  12. Les Petites Gens de la terre. Paysans, ouvriers et domestiques (Moyen Âge – XXIe siècle), Moriceau Jean-Marc, Madeline Philippe (dir.)

*Illustration de l’article : Manuscrit “Horae ad usum Romanum”, dites Grandes Heures d’Anne de Bretagne.