III

 

— Une journée, tous les ans ?

— Oui, sire, une seule.

— Est-ce nécessaire ?

— Aussi longtemps que votre majesté compte s’asseoir sur son trône, ça l’est.

Le vicomte Martignac se devait d’être franc quand il parlait à l’empereur ; franc, certes, mais avec un léger recul sur les pots cassés à ses pieds. Alors il anticipait et ne réclamait jamais rien en retour, évitant avec soin le complexe du fidèle canin auprès du maître.

— Pour tout vous dire, je n’en vois pas l’intérêt premier, souffla-t-il dans une voix récalcitrante. Et quand vous aurez fini de me bassiner avec cette idée, peut-être tacheriez-vous de prendre vos fonctions à cœur et de régler le problème de soulèvement – encore une fois – dans le quartier des Halles, Martignac !

Répondre à l’empereur demande un certain doigté dont beaucoup ignorent encore les us et coutumes. Geindre ne sert à rien, d’autant plus qu’on ne quémande pas un service, on le mérite ! Et si le refus est un horizon indépassable pour bon nombre de requêtes, se lamenter en est la pire des réactions.

Auguste-Frédéric-Louis Viesse de Marmont peut en témoigner. L’ancien grand général de l’armée, maréchal d’honneur lors de la campagne d’Autriche, en est la preuve vivante. Sa vie a été jonchée d’honneur, un parcours sans anicroches pour bien trop de lauriers déposés sur son passage. Un apanage de trop, désiré et réclamé à cor et à cri par cet ancien pair de France, presque de manière pathétique, le genou incliné et le front parsemé des plis de la déception, marqua au fer blanc sa terrible chute.

« Le maréchal Viesse de Marmont ? » avait-on répété lors de la proclamation des dégradations militaires, tant la surprise fut de taille pour le grand chambellan.

« Non, lui répondit froidement l’empereur, le citoyen Auguste-Frédéric-Louis. »

 

— En quoi mes refus – en personne – vont-ils changer quelque chose ? Car, ne vous y trompez pas, Martignac, je ne compte pas distribuer des terres, de l’or ou quoi que ce soit au premier huluberlu venu pour des fadaises d’un labeur dont personne n’a jusqu’à présent entendu parler, fit-il en balayant du regard les cartes du Nouveau Monde qui l’obsédaient.

— Les labeurs du quotidien font ployer plus d’un dos, majesté.

— Seule la marche effrénée dans une campagne – au cœur du tohubohu des tambours peut avoir le droit de citer, au sommet des plaintes de la vie du commun. Même les braves cantinières ont plus de mérite que les pseudos requêtes que je reçois des limites de l’empire et qui parsèment déjà mes ministères. Et pourtant, aucune cantinière ou lavandière ne s’est plainte jusqu’à présent, que je sache !

— J’attire votre attention sur le symbole de ladite journée, reprit Martignac, bien conscient de ne pas se risquer à parler plus longuement du peuple, visage à deux faces à l’aune d’une France qui a tremblé sur ses fondations.

— Certes, je conçois l’initiative, mais le peuple n’est plus dupe d’une telle mise en scène. Il peut voir les dégradations des traine-savates en tous genres, jusqu’à l’Arc de Triomphe, déjà oublieux des terribles années de malheur, de la fournaise et des risques encourus jusqu’au fin fond de l’Europe.

Si la vieillesse faisait d’atroces marques sur le visage des malheureux frappés par cette calamité, elle en faisait d’autres tout aussi délétères dans la psyché des hommes qui se réfugient dans les souvenirs de leurs moments douloureux.

« Il n’a pas connu cette bataille ! Que peut-il savoir des souffrances ? » ;

« Il se plaint en période de paix, alors qu’aurait-il fait lors de cette campagne âpre ? ». Toutes ces interrogations prennent de la consistance dans les repos de la vie du guerrier, après la férocité des combats passés. La grille de lecture de Napoléon Bonaparte bloquait sur des questions de géopolitiques quand son peuple voulait connaître une autre paix imaginée par leurs parents. Et ceci, bien que l’empereur eût une clairvoyance salvatrice sur les emportements des peuples et l’autodestruction des élites ; une peur qui, désormais, le tourmentait.

 

— Je peux vous assurer, reprit Martignac, que cette journée vous permettra de mesurer deux éléments plus que nécessaires : faire en sorte d’être perçu comme l’empereur des premiers jours et guider vos ennemis jusqu’à vos portes, très près des mains qui les cloueront au pilori.

— En voilà une bien inhabituelle manière de me le présenter, Martignac, fit-il d’un ton quelque peu embêté. On peut dire que vous êtes à la hauteur de la mauvaise réputation qui vous précède. Et donc, vous avez décidé de me mettre en danger à l’issue d’une seule et unique journée… de mieux en mieux, monsieur le Ministre ! C’est digne d’un cortège sur le pont de Montereau, les bourguignons en moins.

— En aucune façon, majesté, nous avons scié assez de planches pour les messieurs des capétiens, des Valois et nobles qui sont maintenant entassés dans les charniers publics depuis autant de décennies que compte votre règne, mais l’esprit des armagnacs restent au cœur de ce projet. D’autant plus que nous ne pouvions rester retranchés éternellement derrière des acquis au vu des troubles qui secouent nos régions… l’attaque a toujours été la meilleure défense, conclut-il dans un mouvement d’inclinaison de tête.

— Ne me citez pas pour prendre appui pour vos dires, Martignac ! Vous avez l’audace de de me proposer un tête-à-tête avec chaque individu mécontent de son sort… avec pareille situation, il y a bien plus de danger que de récompenses à la clé. Va-t-on cesser les révoltes ourdies par les Anglais avec quelques hommes heureux de leur sort !? dit-il en haussant le ton. Eh bien, Martignac, je ne le crois pas. Est-ce cela votre conception de votre ministère ?

— L’audace, toujours l’audace…

— Répondez ! dit-il furibond.

— Oui, sire, toujours revenir à la base, voilà la clé pour remettre de l’ordre dans les rues. D’autant plus qu’il s’agit de la manière la plus sensée.

— Sensée ? Jean-Foutre ! Vous méritez une médaille sur le col de votre franchise, pour me dire des réflexions qui fâchent et en proposer la pire comme solution.

L’empereur fit une halte dans son emportement.

— Malgré tout, continua-t-il, le contact est de plus en plus ténu avec le commun, je peux l’admettre. Cependant… cependant, réitéra-t-il, tout ceci est fort risqué et bien peu rémunérateur sur la balance politique. Qui des bourgeois n’iront pas caqueter sur mon dos, qui des nobles ne verront pas Louis XVI en spectre, qui des citoyens ne se paieront ma tête dans les satires des journaux clandestins.

— L’osculum pacis, ajouta Martignac du bout des lèvres avant d’expliquer avec servilité, devant les sourcils relevés et circonspects de Napoléon, le fond de sa pensée. Paul de Tarse a mis en pratique le baiser de paix, auprès des premiers chrétiens, et depuis tous ces siècles, les chapelles varient mais la pratique reste. Le citoyen verra la détermination du premier jour, celui qui l’a poussé à vous suivre, pour aller toujours plus loin. Ce n’est pas du pain que le citoyen réclame, il en a désormais en abondance, c’est du changement qu’il souhaite : donner lui donc ce changement avec l’amour d’un père à ses fils, pas avec des réformes stériles. Il en oubliera vite les tentations des perfides prompts à hurler à une pantalonnade de monarchie parlementaire, pour mieux vous déposséder de votre sceptre et de votre trône.

Il revint vers son bureau, avant de se relever subitement et de se diriger vers la cheminée, le tison à la main, pour ranimer le feu d’un automne au parfum d’hiver précoce, bien trop précoce. Les flammèches prirent une lueur féroce quand Napoléon s’appesantissait dessus. Plongé dedans, les cris des soldats déchiquetés par les canonnades s’éveillaient et ne partaient pas, mais il vivait avec cette réminiscence, sans pleur ni dégoût, seulement le devoir à accomplir en tête, de ceux qui peu nombreux acceptent encore d’aspirer au tragique.

 

— Une simple journée, sire, rien de plus.

— Et les opportuns en profiteront pour faire des mines basses et patibulaires à leurs retours, près du commun, et ils attiseront une nouvelle haine, qui prendra mille fois plus d’ampleur que feu la monarchie éteinte des Capet. Vous me demandez, Martignac, d’amener au cœur des troubles qui secouent la capitale, des serpents venimeux prêts à engendrer des rancunes de marbre ; le palais aura des airs de fleur de lys sous les nouveaux chapiteaux construits de Pierre Fontaine ; et moi, l’empereur, au visage rabougri, prendra les traits bouffis des décapités.

— Les Cola di Rienzo ont fait long feu, mon empereur.

— Une bien funeste référence que vous me faites-là.

— Profitez de mon conseil dans ce cas : souvenez-vous du supplice du petit portail, nous pourrions le réutiliser à cette occasion. Donnez à vos ennemis ce qu’ils désirent et ils rapporteront avec eux de bien honteuses perspectives au petit peuple, qui verront dans leurs héros d’un jour, des bouffons d’une vie. Les rancunes se transformeront en satire, celles de vos ennemis cette fois-ci et les vôtres s’oublieront. Les haines ruisselleront sur le dos des persona non grata, et vous transformerez l’impopularité éphémère de ces jours en popularité de conquête.

Conquête, conquête, suis-je encore fait pour les conquêtes ? pensa Napoléon à ce mot qui forgea toute sa vie, le dos désormais complètement voûté, la mâchoire fermée, les yeux vitreux et les mains comme attachés au dos.

 

— Et l’armée, l’armée ! bond-t-il. Me soutient-elle ?

— Elle vous soutient, sire.

— Qu’importe dans ce cas.

— L’étincelle est le pire des combustibles, et l’armée précède toujours la trainée de poudre, ajouta Martignac.

— En sommes-nous arrivés à ce point, Martignac ?

— Je le crains, sire.

— Le bien de l’empire pour une journée ? Cela paraît bien peu…

— Une journée est suffisante. Une journée aurait suffi pour sauver le tribun de Rome. Une journée a suffi à Brutus pour mettre à bas le proconsul. Une journée sera suffisante pour faire battre au fond de la poitrine de l’aigle son cœur et lever ses ailes plus haut encore.

La formule avait fait mouche.

Et sous les paroles limpides du Ministre, le regard presque enjoué de l’empereur avait déjà acquiescé sans mot dire. Martignac excellait en prenant le désir d’autrui comme sien : faire au plus simple dans les crises compliquées. L’empereur avait d’ailleurs abandonné le tison au pied de la cheminée, ses pas lourds s’arrêtèrent sur cette vieille chaise au dossier abimé. Un sourire s’illuminait enfin dans la morosité du lieu.

 

— Faites donc, Martignac, que cette journée se fasse et qu’elle me ramène au cœur de la bataille, car elle me manque, vous le savez, je pense. Le danger est un faux prétexte. Même si j’aspire à des nuits plus sereines, alors que l’évocation de la poudre même me prend à la gorge, oui… la bataille me manque.

— J’agis pour vous et en votre nom uniquement, sire.

 

 

IV

 

« Une dune, un mont, une bosse… une butte ! »

Napoléon ne se rendait plus compte depuis longtemps des invectives lancées sur sa tête. Walewska pouvait se targuer d’être la seule femme qui puisse encore le faire sans y risquer quoi que ce soit. Tancer le maître de l’Europe n’avait jamais été aussi facile et ce à quelques empans de distance. La douce Marie des débuts, celle qui l’avait soutenu, imploré son aide pour sa Pologne déchirée, devenait désormais une furie aux cantiques fleuries ; elle qui chantait pour lui, faisait l’amour pour lui, ne devenait plus que l’écho d’un passé sanglant. Et il en avait eu des maîtresses, adorables et douces, mais il s’en lassait plus vite que sa dernière chemise tachée après l’engloutissement d’un repas devenant de plus en plus volumineux. Étrangement, malgré les déconvenues et les déceptions de circonstance, Marie revenait sans cesse, implorant sans cesse son cantique :

« Ma Pologne, faites quelque chose pour ma Pologne meurtrie ».

Il n’en fit rien.

Moscou à ses pieds, se réconcilier avec les Russes et imposer le blocus de fait et dans les actes contre l’Angleterre, revenait à un compromis de nécessité qu’elle ne pouvait comprendre, ou ne désirait pas entendre.

Alors, un jour, elle finit par admettre l’inévitable. Elle comprit que son rêve ne se réalisera jamais. D’abord elle geignit, puis l’insulte déroba la parole et devint l’unique moyen de communication entre eux deux. Marie devint Walewska. Et Walewska ne craignait plus pour sa vie, alors elle se comportait avec lui comme la pire des femmes : bourrue, méchante, ignoble. Cette facette horrible qui a fait naître, dans l’imaginaire des Grecs anciens, ces monstres de mythologie, débridés et vénéneux, où les harpies et Méduse se partagent les cauchemars des hommes.

— Bonaparte ! disait-elle d’un ton méprisant, avant de l’assommer d’insultes comme à son accoutumée, tu as de la chance de m’avoir… qui pourrait supporter un mari qui aboie autant d’ordres qu’il trahit les siens à longueur de journée ? Je suis ton trophée mais tu n’obtiendras plus rien de moi. L’amour d’une femme se perd une seule fois, une seule et unique fois !

Le principal intéressé n’en fit grand cas. L’habitude de l’indifférence à défaut du martinet avait été sa réponse de tous les jours.

Il grommela.

— Tu refuses la parole ?

— Devrais-je te la donner ? finit-il par lui répondre.

— L’honneur d’un pays est dans son roi, disait-on, c’est un vieux dicton dans ma patrie qui n’est plus.

Dans le sillon d’un baldaquin fabriqué sur mesure, là où plus d’une courtisane affable lui faisait lecture et même mot d’esprit, la remarque péniblement sans relief fit éveiller un souvenir enfoui dans la poitrine fatiguée du nouveau monarque.

— Tu sais, Marie, j’ai connu une comtesse russe, lors de la campagne de Russie, et elle m’a été d’un don précieux que tu ne peux imaginer, ou même soupçonner. Son attachement pour sa sainte patrie n’avait pas entaché son comportement envers moi, alors qu’un tempérament bouillonnant se cachait en elle. Notre rencontre fut brève, trop peu pour que je lui trouve des défauts. Fuyant le feu ou le sang, encore aujourd’hui je ne sais si elle se dérobait devant mes soldats ou ses actes. J’ai pourtant oublié son nom, comme tant d’autres, cela fait bien douze ans maintenant, et j’ai fait l’impasse de la revoir ou de la remercier, pour le bien de l’État. Je ne pouvais humilier davantage la grande Russie, alors qu’elle avait soulevé sur ses épaules toute l’humiliation pudique d’un peuple sur elle.

Déboutonnant son chemisier en dentelle pour finalement y remettre une épaisse pelisse par-dessus, la conversation semblait déjà lointaine, même si elle ne perdait pas l’occasion de tenter l’ancien séducteur corse tout en en renonçant au contact conjugal, à dessein.

— Où est mon blanc, où est mon blanc ? répéta-t-elle.

Walewska se moquait des bravades de Napoléon, et Bonaparte ne cherchait plus à renouer avec Marie. Néanmoins, ce fut bien la seule fois où l’empereur se permit de parler d’un tel souvenir de campagne avec elle. Marie Walewska ignorait l’envers du décor, et cela était mieux ainsi pensa Bonaparte. Et alors qu’elle vociférait dans son coin, Napoléon entreprenait des recherches assidues, signant jusqu’à dans son lit un nouvel ordre de mission, une enquête nouvelle menée en sous-main par les hommes de Martignac. Les nuits étaient longues. Elle ignorait les cris étouffés sur l’oreiller, les exhortations de l’empereur, jusqu’aux tentatives désespérées d’ésotérisme dans certains cas, et des promesses de libération d’anciens prisonniers politiques réclamés du bout des lèvres par le tsar devenu, par la force du temps, quelque peu taciturne et donc suspect. Tous les dénouements d’intrigue finissaient par se terminer dans son lit au baldaquin imposant, mais loin d’elle.

Son regard ne portera plus jamais l’intensité des premiers jours sur Marie Walewska. Peut-être en avait-elle la conviction tapie sous la rage qui éructait à chacune de leurs entrevues. Elle ignorait probablement la seule vérité encore communément admise entre eux : il partage encore sa couche avec elle pour lui rappeler ses erreurs passées…

Bien qu’elle tressaillît à l’écoute du mot ‘comtesse’, elle finit par ne plus lui prêter l’oreille, faisait mine de se poudrer le nez avec ce nouveau blanc de céruse, puis le regardait avec mépris avant de s’enrouler dans les couvertures, en murmurant :

 

« Une butte, une vraie butte. »

— Et ces cosaques, imperturbables, fiers jusqu’au bout ! Ils avaient cette tactique des milles entailles, reprit Napoléon, comme s’il discutait stratégie militaire avec son officier de commandement, couché, les bras allongés et emmitouflés dans un épais édredon de laine. Si j’avais retraité après la dernière vague ennemie, en plus du froid intense qui me glace encore les os en y repensant, eh bien… tout aurait été perdu. Un peuple admirable à bien des égards.

 

À la découverte de la France, pour amener son pays sur la voie de la modernité, délaissant traditions et barbe, Pierre le Grand, en son temps, était venu jusqu’à Versailles pour apprendre comment lever bâtiments, poulies, treuils au pied de la Neva qui borde Saint-Pétersbourg et faire de sa nouvelle capitale une ville semblable à celles d’Europe. Son périple lui donna l’opportunité d’accomplir toutes les idées germées dans un esprit fertile et ouvert, jusqu’à lever de son siège le tout jeune Louis XV, le prenant par les aisselles et en le secouant comme on le fait pour un prunier, au détriment de toutes conventions et étiquettes. Et voilà qu’à présent, presque cent ans après, honoré d’une victoire chèrement acquise, Napoléon Bonaparte ravissait le trône des tsars comme une concubine soulevée avant une nuit d’amour. Le tsar y restait, le pouvoir il le confisquait. Cependant, il y avait laissé, là-bas, à l’ombre de la gloire, un grand secret.

Elle semblait déjà dormir, pour mieux l’ennuyer.

— Marie ?

Elle ne disait déjà plus rien.

— Un jour, tu comprendras… ou peu importe.

Seule l’aiguille de l’horloge en or et en argent, autour d’un coffret d’azur, donnait signe de vie, dans cette pièce immense aux dorures boursouflées ; cette chambre de nuit, où le couple n’avait plus échangé un seul signe d’affection depuis des lustres.

— Marie ? dit-il de nouveau. Non, rien… dormez, madame Walewska.