IX

 

L’empereur vaquait de nouveau à ses occupations ; il signait un traité çà et là, empoignait une bouffée d’air frais à la fenêtre avant de la refermer et de se remettre à écrire.

Achille, Achille, un de plus dans la longue liste des déchus et rancuniers, murmura-t-il, avant d’apposer sa signature en bas de page.

La journée fut plus courte que les précédentes années, peut-être finissait-il par trouver l’exercice plaisant. Quoi qu’il en soit, il rencontra plusieurs quémandeurs, tous inintéressants. Des plaintes et des mécontents, il s’en doutait. Des habiles qui voulaient se rapprocher d’une marche de plus, presque folklorique. Des intrépides, ou des fous (il ne fait plus la distinction), qui aspirent à de nouveaux hochets à agrafer sur leurs tuniques rutilantes. Il se presse d’accepter pour ensuite les couvrir du supplice du petit portail. Et puis, il y a des cas rares, problématiques et invariablement ennuyeux, de ceux pour quoi cette journée a été finalement instituée : Pierre-Antoine et François Fournier en sont les dignes représentants. L’un est noble, l’autre est noble, voilà tout le problème pensa Napoléon.

Sans préambule, ils s’avancèrent dans la salle de repos de l’empereur, le dernier lieu visitable avant que la fin des demandes cesse définitivement pour la journée. C’était donc les deux derniers, un conflit latent les opposait et sans réelle avancée au tribunal de première instance, suivi très vite de la cour d’appel, de différents recours possibles et autres élucubrations judiciaires qui n’échappèrent pas à la règle de l’absurdité quand tout ce petit monde connaissait toutes les astuces de fraudes possibles.

Le chambellan les annonça, le greffier en fut d’ailleurs largement remercié (déjà bien fatigué, avec une longue liste de maximes et de citations de l’empereur, son carnet en était d’ailleurs largement rempli). Et tout ce joli monde se présenta devant Napoléon Bonaparte. Le chambellan avait le beau rôle : il introduisait, sortait avant d’entendre les cris et la rage, ne revenait que pour conclure à la bonne disposition du processus de rencontre et d’informer l’empereur de l’invité suivant. Son avantage premier restait la discrétion, et son avis sur les différents quémandeurs vus depuis maintenant trois années que la journée fut instituée resta le même : il est bien heureux de ne rien quémander.

— Sire ! la cour de cassation n’a pas réussi à trancher, nous demandons donc que sous l’égide du fait impérial, de l’impartialité en votre personne et de la justesse et l’équité de votre sentence, puissions déterminer, ensemble, qui est dans son bon droit, déclama Pierre-Antoine d’un ton ampoulé.

L’homme qui se trouvait à ses côtés avait la mine bien basse avant de se reprendre.

— Je prétends que cet homme, ce Pierre-Antoine, a failli dans mes demandes répétées. Je ne peux concevoir qu’un outrage supplémentaire fasse écho aux dernières marches de l’empire. Moi, François Fournier, ancien général sous vos ordres, attend un ordre formel de votre part pour mettre fin aux ambitions de ce roquet mal dressé.

L’interpellé du quolibet fulmina mais garda le contrôle autant de ses mots que de ses gestes. Il savait qu’il ne pouvait se permettre une incartade de l’étiquette, surtout que, bien qu’étant seul avec Fournier et certes devant l’empereur, les oreilles du chambellan trainaillent tout autour, et des porteurs de lances acérées sont disposés très près des tableaux, derrière des faux murs, prêts à intervenir si le besoin se fait sentir. Mais avant même de répliquer, l’empereur intervint :

— Messieurs, j’ai peine à croire que vous étiez des grognards exemplaires à mon service.

Les deux hommes étaient comme pétrifiés.

Le salut impérial ! pensa Pierre-Antoine. Il pointa alors le bras devant l’empereur avant de le taper sur sa poitrine, comme un bon légionnaire romain devant César. Après un souffle prolongé, Fournier fit de même, l’agacement visible sur son visage.

— Bien, bien. Rappelez-moi votre litige, nous avons tous des trous de mémoire, apparemment.

Fournier se sentit d’attaque :

— J’ai besoin que le vignoble de Bordeaux, de Fronsac pour être précis, celui qui jouxte ma maison de campagne, puisse revenir à moi et à mes rejetons. Je l’ai gagné, après mes duels, de pléthoriques duels et je peux l’affirmer désormais que la bonne récolte des vignes me revient de droit. Mes cheveux gris me rappellent chaque jour que si je ne règle pas ceci dans les plus brefs délais, un cloporte administratif sera ravi de le remplir avec le sceau d’une personne mal intentionnée à ma place et à ma barbe !

— Il suffit avec les noms d’oiseau, Fournier, fit l’empereur plus que las.

Pierre-Antoine profita de cette rebuffade impromptue pour y mettre son grain de sel :

— François oublie à dessein qu’il a perdu le premier duel et le dernier en date, quant à ceux qui se trouvent au milieu, il s’illusionne en omettant les blessures infligées qui parsèment son corps…

— Rat, scélérat, philistin ! bondit Fournier, la rage au ventre et les éclairs aux yeux. Tu mens comme un arracheur de dents, je vais te donner un duel aux poings levés et avec un invité de luxe pour assister au spectacle par-dessus le marché !

Napoléon se leva comme un ressort mal réglé et hurla contre Fournier :

— Un mot de plus et vous irez rejoindre un autre hurluberlu en prison, Fournier ! Votre attitude a le don de m’énerver et ce n’est pas la première fois. Assez !

Pierre-Antoine eut un rictus aux commissures des lèvres. C’est déjà gagné, il me facilite la tâche, ce Fournier. Encore une autre pique et il ne pourra pas à résister à l’insulte autrement que par les mains, pensa-t-il. Il affuta déjà ses mains dans ses gants blancs, ajusta sa gabardine rutilante et dit :

— Merci, sire, je me permets de dire que la noblesse d’esprit fait que…

— Un instant, Pierre-Antoine, fit l’empereur, je me souviens bien maintenant. Le fameux vignoble de la discorde. Oui, oui. Eh bien, d’ailleurs j’ai déjà pris ma décision.

Les yeux de Pierre-Antoine s’illuminèrent, déjà certain de la réponse. Fournier eut un râle à peine masqué, se demandant pourquoi il était venu, connaissant l’inimitié qui s’était forgée entre lui et Napoléon. Deux hommes avec un tempérament de feu ne peuvent raisonnablement s’entendre. Il se souvient encore de ses décisions cavalières. Des victoires et des coups durs, des vingt duels avec ce Pierre-Antoine insupportable. Il ne se souvient que des hauts-faits. Ou presque. Peut-être avait-il eu tort de se braquer sur cet homme, alors de bon droit et sur un vulgaire malentendu, et peut-être avait-il été battu plus de fois qu’il n’avait remporté la partie. Il ne s’en remémore que des bribes. Il se rappelle surtout de son caractère qui ne le lâche pas et le pousse à se dresser face à ce Pierre-Antoine ; et de cette satanée vigne, un autre duel avec d’autres armes d’un autre temps, celui des mots, des cours de justice, des remontrances et autres stupidités.

Napoléon se leva de nouveau, il fit quelques pas dans la salle avant de s’adresser à Pierre-Antoine :

— Ma décision est prise : Pierre-Antoine, vous obtiendriez cette vigne et les possessions alentours.

Quelque chose m’échappe, pensa l’heureux intéressé, mais ne sachant que trop quoi faire de cette exploitation de viticulture si ce n’est engranger un patrimoine plus grand et faire de l’ombre à son ancien collègue de bataille, il n’en chercha pas une autre cause que son bon droit après tout, même si tout ceci se perdait autant en preuve qu’en mémoire. L’abattement visible sur les traits marqués de l’empereur dévoila au grand jour l’absurdité d’une journée honnie.

— Merci, merci, mille mercis, votre gracieuse majesté.

— Oui, oui, inutile d’en faire plus. Quant à vous Fournier…

Ce dernier était d’un stoïcisme surprenant, presque livide mais sans être hagard. Il écoutait attentivement et ne cherchait pas à une quelconque insulte ou justifier un autre recours possible. Il en avait assez. Pierre-Antoine a gagné. Qu’il savoure, se dit-il, je suis fatigué, moi. Mais un simple regard de victoire le sortit de son mutisme :

— N’oubliez pas votre chapeau de paille, Pierre-Antoine, dit-il, dans une ultime fronde.

— François Fournier… répondit-il sentencieusement, couper ses cadenettes, nous ne sommes plus dans la taïga face aux cosaques nous harassants jusqu’à la Volga. Regardez autour de vous, il n’y a plus de sabre à dévier.

— Mais il y a encore des coups à prendre, répondit-il promptement.

Les deux hommes, au-delà de ne pas s’apprécier, ne pouvaient se tenir en face l’un de l’autre sans qu’une tension naissante et de piques ne jaillissent. Il ne restera bientôt plus personne pour se remémorer les duels vibrants au plus profond d’un pays sans fin, au cœur des bourrasques qui gèlent le visage et fait craquer les os.

— Pierre-Antoine, fit l’empereur, laissez-nous maintenant, je dois discuter quelques minutes avec votre camarade.

Camarade, tss, fit Fournier, ne pouvant s’empêcher d’une ultime vocifération entre ses dents.

La porte fermée derrière l’heureux vainqueur, les deux hommes restèrent silencieux un moment, dans une pièce où toutes sortes de décoration et d’objets d’art pavoisaient de leurs splendeurs : lustres, globe terrestre, toiles de maîtres renommés, bureau aux arabesques raffinées aux objets insolites, de panache blanc d’un marin réputé à la plume d’oie de Rousseau. Rien n’était plus beau à des lieues à la ronde que tout ce qui les entouraient. En fait, quel que soit l’endroit où se trouvait Napoléon, de salle de table à celle du repos, toutes se ressemblaient, à quelques détails près. Fournier n’avait pourtant qu’une envie : les réduire en miettes devant un empereur qui s’étoufferait d’apoplexie.

— Ne jouer pas le désinvolte, François. Vous êtes meurtri, je le sais.

Fournier restait muet.

— Je vais vous raconter une histoire, Fournier, celle…

— Fichtre ! Bonaparte, que vous ayez pris du plaisir à donner la vigne à ce peigne-cul est une chose, que vous m’épargnez votre morale avec histoire soi-disant authentique à la clé en est une autre.

— Bon sang ! fulmina l’empereur. Vous êtes une plaie depuis la première fois que j’ai posé mon regard sur vous, Fournier ! Quand est-ce que vous cesserez d’être un insupportable emmerdeur sur la route autant que dans les palais feutrés.

Porté sur les cartes attachées à même du mur rococo, François se déplaça jusqu’aux tracés rapportés par tous les cartographes du monde entier, enfreignant la règle élémentaire de ne pas se rapprocher de l’empereur sans que celui-ci n’en est donné l’autorisation. Il pointa du doigt le long périple jusqu’à Moscou, puis érafla de son ongle la ville de Smolensk. C’est là, murmura-t-il assez pour se faire entendre, c’est là que j’ai regretté le duel. Ce foutu Pierre Antoine ou Pierre Dupont, qu’importe son foutu nom. J’l’ai perdu ! Il regardait désormais l’empereur de nouveau avachi sur son siège, l’œil méfiant.

— Perdu quoi, le duel ?

— Non, l’idée que le duel était intéressant contre lui. Je me disais jusqu’à Smolensk : oui, tout cela en vaut la peine si je le tue, ou s’il me tue. Bien que ce fût hautement improbable vu qu’il avait, par commodité, une répugnance à donner un coup mortel à un soldat issu de nos rangs. Un insupportable moraliste, voilà ce qu’il est. Qu’importe d’ailleurs. Mais tout a changé quand j’ai vu les têtes déconfites de la dixième division du général Ledru. Ils nous ont apostrophés. Non, en fait, ils m’ont apostrophé. Pas un signe de respect envers le beau et vibrant duel… toutes ces saloperies d’années à s’écorcher, c’était quelque chose et pas un jeu, et encore moins pour une vigne en bout de compte.

— Je ne vois pas où vous voulez en venir, Fournier, fit Napoléon, éreinté par la langueur de la journée.

— J’en dis qu’on a perdu le beau combat à ce moment-là, et que les affrontements se sont changés en campagne à se rosser les uns contre les autres, juste à se faire démembrer pour un coup de tambour. De la terre et encore de la terre. Un coup par-ci, un coup par-là, un coup par-ci… un coup par-là !

Bien qu’il ne l’eût pas senti jusqu’à présent, il le savait désormais : Fournier était ivre. Peut-être pas autant qu’un jour de fête à s’inonder les amygdales, ou de femme défunte à pleurer, mais juste assez pour se dire les choses et pour qu’on s’en souvienne après.

— Faites court, Fournier.

— Pourtant ça a été long, Bonaparte.

— Ne m’appelez pas comme ça.

— Comment dois-je vous appeler ?

— Sire ou empereur.

— Alors permettez-moi, sire Bonaparte. On va faire court : l’empire a gagné, les hommes ont perdu.

La réaction, presque léthargique, inhabituelle de l’empereur, se mua de nouveau en rage :

— Foutaises ! je les ai récompensés comme jamais une armée n’a été récompensée. Des médailles, des costumes, des honneurs, des parades, des deniers pour s’imbiber. S’imbiber, Fournier ! Vous savez que ça veut dire, je crois.

L’intéressé se mit à rire, à s’esclaffer et presque à s’étouffer en bout de course.

— Qu’est-ce qui vous fait rire, Fournier ! bondit Napoléon.

— Tout ! hurla-t-il. Tout. C’est très bien tout ça, les honneurs et les défilés, mais ça sert à rien si on se bat plus pour l’honneur du soldat.

— J’ai déjà eu cette discussion en matinée, les regrets et la nostalgie ne m’intéressent pas.

— Ce n’est pas ça, souffla-t-il.

Ses gestes devenaient plus erratiques, plus confus. Il se mit à tourner sur lui-même, à pointer des villes sur la carte, au hasard, semble-t-il. Puis à murmurer, derechef, mais des phrases incompréhensibles pour la plupart. Pour Napoléon, les mouvements chaotiques de son ancien hussard, d’une fidélité aussi prodigieuse que son orgueil démesuré, devenaient dangereux. Le petit pistolet à percussion, sous une nappe de documents, pourrait faire l’affaire, avant même que la garde ne se précipite et ne donne du grain à moudre à toutes ces rumeurs qui se propagent malgré l’interdiction faite de parler du moindre évènement. Que c’est bruyant, un soldat, avait-il confié à Joséphine, dans l’une de ses lettres, au début de la campagne d’Égypte.

Il s’approcha de lui. Petit à petit. Fouillant dans l’amas de papiers, Napoléon toucha du bout des doigts l’arme. Il s’approcha encore.

— Reculez, Fournier, fit-il calmement.

Il continua pourtant, en le regardant d’un regard mauvais. Puis, à moins d’un mètre de lui, il s’arrêta. Napoléon n’avait pas bougé d’un centimètre, toujours prêt à régler le problème lui-même, bien que dernièrement, sa main droite ait tendance à subir des spasmes musculaires de plus en plus violents.

Mais il recula finalement, revint vers la carte et dit :

— Si je n’avais pas décidé de mettre ce lord entre lui et moi, je l’aurais eu mon vingt-et-unième duel. Et en plus il ose me rejeter la faute, moi, François Four…

Soudain, à cette écoute, Napoléon se leva, comme un diable sorti de sa boîte. Il se mit à la hauteur de son interlocuteur, lui prenant l’épaule par la main.

— Un lord anglais ? fit-il.

— Oui, euh… forcément. Qu’est-ce que cela change ?

— Cette journée est épuisante.

Sans rien comprendre à la suite d’évènements, Fournier se ressaisit et salua l’empereur conformément à la tradition.

— Chambellan ! hurla-t-il. Faites revenir Pierre-Antoine immédiatement. En espérant qu’il n’ait pas déjà passé le petit portail, cela aurait été mal adorant pour nous tous.

Si diminuée fut l’estime de Fournier pour l’homme pour lequel il s’était battu à travers toutes ces années, pendant lesquelles l’avènement d’un ordre nouveau lui était évidence, à chaque ville conquise, chaque bâtiment délogé à coup de baïonnette et à chaque femme de plaisir troussée, l’homme au faciès reconnaissable entre tous et connu par-delà tous les continents en imposaient toujours. Ce qui restait de ses cheveux, gris, blafards de mine mais intarissable d’expressions, pendaient sur un visage rabougri et empli de cernes. S’il était un peu ivre, oui, il en aurait pleuré, et lui aurait demandé si tout cela en valait bien les sacrifices et le sang versé jusqu’à déraison.

La porte s’ouvrit avec fracas, et Napoléon s’y précipita.

Pierre-Antoine n’y était pas. À sa place, le chambellan avec un jeune femme à la bonhomie campagnarde, plantureuse et au coffre ample, se tenait près de lui. Tout fier, le premier homme de main de l’empire, celui qui avait le mérite de passer les orages, avait jugé bon de faire intervenir une soliste de premier choix, à ce moment précis. Le programme alloué aux surprises est pour ainsi dire absent de ladite journée ; il n’empêche que sous l’impulsion du plus prestigieux chef d’orchestre de l’empire, Louis-Luc Loiseau de Persuis, une interruption a été imaginée pour plaire à l’empereur qui, en fin de journée, avait, disait-on, une humeur plus exécrable qu’en matinée et un peu moins prononcée qu’en après-midi.

Le chambellan s’était lourdement trompé.

Faisant les présentations comme si sa venue serait digne d’éloge, la demoiselle, du nom d’Hortense, une mezzo-soprano était une fierté dans le registre. Hortense, Hortense. Le même nom qu’Hortense de Beauharnais, fille de la défunte impératrice Joséphine, mariée à Louis Bonaparte dans un mariage ténébreux. Et, dans ses souvenirs, elle lui était aimée. Ce fut la seule et unique raison pour que Napoléon n’explosait littéralement pas de colère, alors que ses yeux, déjà empreints d’une terrible aura rouge, proche d’une conjonctivite, ne ralentissait pas les formules emportées du chambellan.

— Un oratorio, sire !

— Sire, quel honneur ! s’empressa-t-elle de dire pour ensuite s’incliner avant de s’éclaircir la voix.

— En voilà, une bien meilleure perspective qu’un Pierre-Antoine, le jus de raisin aux doigts et le chapeau de pailles à l’envers sur sa tête, s’amusa Fournier du bout des lèvres.

Le regard de Napoléon se tourna doucement vers le hussard, de telle manière que Fournier, même ivre, s’abstint d’ajouter un commentaire ou même de supporter l’œillade qui lui était adressée.

Bereite dich Zion, fit le chambellan, à l’approche de Noël, une exclusivité pour attendrir les cœurs les plus endurcis, et, j’en suis certain, vous apaisera, avec l’éternel fraicheur de Bach. Le récitatif pour débuter…

Et elle commença sans tarder :

 

« Es begab sich aber zu der Zeit,

dass ein Gebot von dem Kaiser Augusto ausging,

dass alle Welt geschätzet würde.

Und jedermann ging, dass er sich schätzen ließe, ein jeglicher in seine Stadt.

Da machte sich auch auf Joseph aus Galiläa, aus der Stadt Nazareth, »

 

Soudain, une fenêtre claqua, un cri, puis un juron suivi de nombreux autres, l’ouragan revenait à la charge : Walewska !

— Bonaparte !

— La dame de parage ? fit surpris, le chambellan.

— Je suis Marie Walewska, le sbire aux bouclettes, pas la première ritournelle venue . Et que Dieu est votre âme ainsi que toutes celles de France pour oublier l’insulte prise à mes dépens. Qui est donc ce lord dont j’ai entendu être une importance de grand renom ? Vous cachez une maîtresse derrière tout ça, je le sais. Qui est ce lord, un entremetteur ?! dit-elle sans ambages, et pour ainsi dire le seul mot à ne pas prononcer.

Fournier n’en pouvait plus et explosa de rire.

— Fournier !! éructa Napoléon.

Celui-ci ne fit que s’incliner, le rire nerveux secouant toujours son corps et ne cherchant même plus à sauver sa tête.

— Sire, Hortense aimerait continuer. Regardez la jeunesse qui perle sur ses yeux de biche. Elle a tous les atours du monde, s’empressa d’ajouter le chambellan, pensant bien faire, pour complaire à l’image de l’homme impétueux des premiers jours, la seule image que l’empereur avait réussi à graver dans sa tête déjà bien épaisse.

Marie Walewska devint rouge à son tour, avant de s’enfuir, les pupilles embuées de larmes, devant une Hortense, la robe blanche virginale et l’ignorance presque touchante comme arme. Cette Hortense, était-elle la nouvelle maîtresse de Napoléon ? C’en était trop pour elle. Hortense, quant à elle, ne comprenait rien à ce qui se déroulait et sentit le besoin de continuer :

 

« Darum, dass er von dem Hause und Geschlechte David war… »

 

C’en fut bien trop pour l’empereur qui demanda d’emmener le chambellan et Hortense, par sa garde, présente au dernier moment mais tout aussi apeurée. L’esclandre ne pouvait en rester là, car la fenêtre ouverte, les curieux s’étaient empressés de monter sur les rebords depuis la courtine et se régalaient d’une telle aubaine. Il y avait tant de monde qui circulait en cette journée exceptionnelle, pour l’accompagnement, les préparatifs, plus nombreux, et bien d’autres valets et serviteurs peu nécessaires. Trop de monde à vrai dire.

Le calme revint doucement.

Revenu en trombe, Pierre-Antoine s’abaissa respectueusement et ayant initié le salut de l’empereur, ce dernier l’interrompit brutalement.

— Oubliez le salut, Pierre-Antoine. Le lord anglais. Parlez ! vous ne me l’aviez pas recommandé ?

— Euh…. Sire, je ne comprends pas. Est-ce un problème avec le domaine agricole, la vigne est-elle toujours à ma disposition ?

Napoléon tapa du pied sur le sol, les yeux presque révulsés, il prit un grand souffle de respiration avant de parler :

— On se fout des vignes, Pierre-Antoine ! Vous m’aviez recommandé un lord anglais, je ne sais plus son nom mais je sais à présent que c’était vous qui me l’aviez introduit. On m’a également parlé de ses états de service par la suite, ancien correspondant, francophile, n’ayant aucune inimitié en ma personne. Par boutade, je l’ai appelé le lord, tout simplement. C’est tout ce dont je me souviens pour le moment.

— Pourquoi est-il si important, sire ? fit-il, très indisposé par la conversation et voyant Fournier hagard et tenant de plus en plus difficilement sur ses jambes.

— Il m’est important car il m’est important. Avoir battu l’Angleterre est une chose, faire la paix avec ses citoyens est une œuvre d’une vie entière. Ne vous embarrassez pas avec ces détails. Rappelez-moi son nom maintenant.

— Je… je crains ne pas m’en souvenir, sire. Vous m’en voyez confus. Mais ne vous en faites pas, une fois revenu vers mon domaine et mes vignes, je mettrai en branle tout ce qui est nécessaire pour retrouver son nom.

L’empereur se passa les deux mains sur le visage, au point où Pierre-Antoine se demanda s’il réfléchissait à une punition ou s’il pensait pour lui-même. Les silences autant que la démesure de la voix font peur à tous les gradés le servant, du plus infime au décoré le plus aguerri. Cette peur n’avait pas uniquement comme fondement la peur physique, la dégradation ou la douleur ; nichée au fond des cœurs, c’était la certitude, de celle qui poussent les hommes à se battre, non pour un drapeau ou un chef charismatique, mais l’angoisse intime de perdre la certitude de se battre pour ce qu’on croit être juste, et voir disparaître cette aura d’autorité incarnée et propre à mener tous les hommes d’armes à une mort certaine sur un champ de bataille.

Fournier était revenu près de son ex-dualiste, il le tançait comme la première fois, le tout premier duel où il avait ce même regard vitreux. C’est peut-être pour ce regard qu’il l’avait provoqué. Ses cadenettes étaient proches de son ancien rival qu’elles auraient pu s’emmêler si ce dernier ne les avait pas coupées jusqu’aux tempes. Vous êtes un idiot, Pierre-Antoine. Un accapareur, un cireur de soulier et, pire, un intéressé. Je ne vous ai jamais aimé et je crois que tenter de vous faire ravaler votre visage mérite bien tant d’années perdues à mon actif. Pourtant… pourtant vous êtes un brave avec bon fond derrière cette couche graisseuse d’honneur qui vous boursouffle la trombine, et ça je n’arrive pas à l’expliquer. Vous m’avez épargné lors du premier duel, je l’ai pris comme une bravade, mais ce n’était pas ça que vous cherchiez. Tant de paradoxes dans un seul homme, pff, vous m’énervez. Faites bon usage de votre vigne, mais je reviendrai un jour, pour une dernière estafilade, lui susurra-t-il à l’oreille.

Sans même attendre de réponse, il s’en alla et en poussant la porte richement décorée, Napoléon réagit violemment :

— Fournier ! Je ne vous ai pas autorisé à quitter la grande salle !

— Mon empereur, si une nouvelle de campagne de Russie est à prévoir, je serai là, toujours présent, même si je mourrai probablement en chemin, cette fois-ci. Moi aussi mes cheveux sont gris, même si j’en ai davantage. Mais là je m’en vais. J’irai faire un tour près des cénotaphes des hommes morts sur la route avec leurs souliers en lambeau et les guenilles des braves, c’est tout ce qui reste des souvenirs qu’on a d’eux ; peut-être entendrai-je la même voix qui pousse tant d’hommes à la guerre. Bon vent !

Alors que des soldats piquaient sur le plus fantasque et désinvolte hussard de l’empire, Napoléon, excédé et fourbu, fit un signe pour le laisser tranquille. Lui autorisant même à passer par la grande porte. Il n’y avait plus que Pierre-Antoine qui, dans un silence de plomb, ne voulut dire mot ni réagir à la situation. Après une longue minute où l’empereur s’était fixé sur sa grande table, il dit :

— Sire, je retourne vers ma vigne, et je vous promets une cuvée d’exception en votre honneur.

— Vous n’aurez pas la vigne, Pierre-Antoine. Fournier non plus.

— Je… je ne compr…

— Vous ne comprenez pas, je sais. Votre lord est un ennemi de l’empire. Et vous m’avez laissé m’approcher de lui. Mais comme c’était par imprudence et naïveté de votre part, et eu égard à vos états de service, vous n’en subirez pas le courroux. Il va sans dire que je prendrai des mesures pour que cela ne se reproduise plus. Faites-en part à votre ami Fournier, car je serai nettement moins tolérant la prochaine fois, même si de toutes évidences, il n’y aura pas de prochaine fois : vos têtes ne réapparaitront plus à ma vue jusqu’à ma mort. Remerciez-moi, vous avez en plus évité, de peu, un tombereau de merde sur la tête. A l’origine, ce n’était même pas pour ça ; votre querelle est inacceptable, elle pousse au désordre et inévitablement à la rébellion, sans compter que vous donnez une image néfaste de mon ancienne Grande Armée.

Pierre-Antoine resta coi. Mais il s’inclina.

— Vous pouvez vous en aller maintenant.