VIII

 

Il serait sot de croire que la furie et la désolation sont une conséquence des désastres naturels ; les tempêtes se déclenchent bien souvent par la bouche des anges, et il n’en est qu’une pour interrompre une session privée de l’empereur avec l’un de ses sujets : Marie Walewska, ancienne comtesse polonaise puis concubine officielle avant que ne soit décidé l’ajout du titre poussiéreux de dame de parage en toute sobriété.

A l’inverse, l’impératrice Marie-Louise ne demeurait plus qu’à Fontainebleau pour faire office d’impératrice officielle. Jonction nécessaire avec la puissante dynastie des Habsbourg, elle avait tôt fait de regretter un emportement quant au volage bien connu de son mari, car une scène de ménage de trop fit faire de la douce autrichienne une prisonnière, et son désir de retourner au château de Schönbrunn auprès de sa famille de souche une échappatoire impossible. Et quand bien même l’outrage publique lui était infligée, elle se comportait avec bonté et noblesse. Une éducation savamment entretenue dès le plus jeune âge se devait d’être maintenue, et bon nombre de prisonniers, royalistes, républicains et anarchistes, n’auraient pu prétendre à un tel contrôle de soi. Il y avait, dans l’impératrice, ce stoïcisme propre aux autrichiens, ce savoir-vivre allié avec courtoisie et pragmatisme d’État. Une vaste terre comme la Pologne, si durement touchée par les convoitises, n’a jamais pu se résoudre à imiter cette galanterie.

— J’exige des explications ! entonna férocement Marie en poussant la porte de l’antichambre où Napoléon donnait audience privée.

Cette pièce était réservée à l’un des rares moments de la journée où un officier de haut rang se voyait offrir une entrevue informelle avec l’empereur. Contrairement aux autres quémandeurs programmés de la journée, il n’y avait pas réellement de demande officielle de l’intéressé, juste un prétexte pour éviter un afflux trop important de visites et ainsi gagner un peu de repos. Ce faisant, Napoléon gardait contact avec sa base du corps d’élite des officiers, les distinctions et les honneurs ne suffisent souvent pas à jauger l’état d’esprit de cette élite qui s’intercalent entre les troupes et lui, et faire des relations personnelles avec une étoile montante populaire, une nécessité politique.

— Pourquoi n’ai-je pas été prévenue ? reprit-elle. Tu continues à rechercher le nom de cette comtesse russe, ne t’avises pas de me mentir, mufle ! Elle obsède tes pensées mais c’est plus un mirage qu’un confort que tu poursuis ; continue donc, perd du temps, nos ressources, et ainsi ne vois-tu pas que l’Autriche se prête à des jeux de sous-mains avec le Tsar, toujours prompt à la perfidie.

— Madame Walewska, vous nous dérangez, répondit-il froidement.

La pauvre Marie n’impressionnait aucunement son amant, et les rares moments où elle s’aventurait dans la sphère politique démontrait en tous points son manque de connaissance ; mot à mot, ses paroles venaient de son fils, Alexandre, resté en Pologne – et jadis pressenti pour être officier de liaisons en Angleterre –, il avait repris les vieilles lubies de sa mère et son engagement pour une terre natale indépendante, une obsession familiale. Mais il parlait mieux que sa mère et celle-ci l’écoutait et en absorbait les paroles comme une éponge. Malheureusement pour elle, cet homme était le jouet de l’empereur : il répétait ce qu’on voulait bien lui laisser entendre, charriant le chaud et le froid sur cette longue histoire de dépeçage. ‘Le gâteau des trois’, disait-on ; la Prusse, l’Autriche et la Russie ont successivement réclamé un bout de cette terre convoitée, centre d’un buffet inique pour des gloutons insatiables. Le plus gros mangeur était celui qui laissait ses concurrents se battre pour la dernière proie encore vivante, et la France, gorgé de ce titre, ne pouvait plus se mettre un nouveau peuple famélique sur son dos.

Marie gardait sa férocité intacte, ses incartades politiques et son ressentiment amoureux n’étaient qu’un embryon d’espoir de voir l’empereur revenir vers elle, délaissée, mais dont les cheveux gris tombant en boucles gardaient un charme certain. Assez pour la garder dans sa couche comme trophée, un jour de plus. Il n’en demeurait pas moins que la véracité des tentatives, nombreuses et acharnées, pour retrouver cette comtesse russe, avait fini par s’éventer. Mais qui était-elle vraiment ? Et pourquoi Napoléon semblait inquiet à son sujet ?

Le haut officier, Pinçon de son patronyme, tançait déjà la dame de parage, d’un œil qu’elle ne put le supporter. Napoléon revint immédiatement à la charge :

— Ma conversation porte sur des affaires d’État, et rien d’autre. Souviens-toi des convenances, il est hors de question que je me répète : on n’entre pas sans ma stricte autorisation, et encore moins avec le fiel dans la bouche. J’ai cloué des langues à plus d’un poteau, Marie, tu devrais le savoir ; les gibets reviennent à la mode dans cette époque troublée.

Napoléon ne plaisantait qu’à moitié, même en présence des dames, et encore moins devant un gradé qui n’aurait pas espéré un meilleur moyen de constater le caractère inflexible du monarque sans le nom.

— Garde tes menaces pour les peureux qui tremblent sous tes coups de fouet, tyran !

— Ils tremblent, dit-il en se levant, le regard animé de flammes vives, car ils connaissent le risque de la désobéissance, la vraie, celle qui fait davantage que tomber en disgrâce et perdre contenance à ceux qui oublient comment ils ont obtenu privilège et position, du simple grenadier au général de division.

En vérité, cet entracte pouvait pas mieux donner gage au comportement et la crédibilité d’un empereur qui, bien que vieillissant, ne dédaigna pas remettre régulièrement les pendules à l’heure, comme à ce jour inoubliable du 2 décembre 1804, après avoir mis au pas le pape sur les dispositions indiscutables de son couronnement.

— Une échauffourée de plus, non loin des Halles, s’est produite ce matin même, le peuple de France transi de peur se révolte et la terreur se profile de nouveau !

— Cessez donc, vous n’êtes pas capable de faire la différence entre une contestation sociale et politique, dame de parage !

Pierdola ! fit-elle de rage

Stara Czarownica ! répliqua-t-il, après avoir longuement entendu et appris, à son tour, les insultes en polonais.

Les langues étrangères furent sa dernière grande passion. Alors que la maîtrise de l’anglais lui posait toujours des difficultés insurmontables, davantage due à un jeu psychologique avec son ennemi rival de toujours et entretenu par une tension constante de part et d’autre de la Manche.

Marie avait fait demi-tour, claquant la porte avec une absence de grâce particulièrement remarquée.

— Où en étions-nous ? reprit-il sans montrer quelconque signe de dérangement devant son officier, bien peu à l’aise mais informé bien à l’avance des habituelles vaisselles cassées de l’empereur.

— Eh bien, les grandes recherches, majesté, dit-il avec une pointe de gêne. Notre homme est sur le retour, dans un état déplorable mais tout de même vivant et avec peut-être les informations dont vous désireriez.

— ‘Notre’ homme ? N’étaient-ils pas plusieurs pour s’occuper de cette délicate mission ?

— Un quiproquo vigoureux avec des paysans, moujiks, de ce coin perdu, et qui a donné lieu à quelque conflit ; le vicomte de Martignac pourra vous informer avec un détail des soins dont lui seul à le secret. Mais dans l’ensemble, nous pouvons déjà entrevoir les contours de son rapport…

— Et qu’en est-il ?

Hésitant, l’officier ne voulait commettre aucun impair et rechignait à la réponse, faisant mouvoir sa mâchoire de gauche à droite sur un menton bien droit, l’ordre régnait sur ce visage rasé, les traits en triangle et dont les longs cils épais s’ouvraient comme des ailes à la moindre émotion.

— Eh bien ! reprit Napoléon, l’air agacé.

— L’objet de la demande reste introuvable, dit-il pudiquement, pire ! au sein de l’ouiezd, des ragots ont remonté vers le natchalnik de l’oblast de Vologda : un ou plusieurs Français auraient semé la panique après avoir mis à sac une grange. Et un grand officier de la famille Kourakine est manquant. D’aucuns diraient qu’il s’agit d’une expédition punitive de la France, après les déboires d’une traction secrète entre le tsar et les lords britannique.

— Un instant, un instant… natchalnik ? ouiezd ? Qu’est-ce donc encore que cela ?

— Pour ce dernier, une subdivision dans le goubernia de…

— Qu’importe !! fulmina l’empereur. Je n’ai pas le temps de m’entretenir du vocabulaire des régions administratives que je ne gouverne pas directement, Pinçon ! Et vous me dites que nos hommes, aguerris et appelés pour une tâche de par leurs compétences, ont failli, en plus d’avoir engendrés des remous au sein des campagnes russes. Et d’une famille importante qui plus est… bon sang ! dois-je moi-même remonter en selle pour faire office de chien truffier !? Que s’est-il passé exactement ?

— Hum, le vicomte… le vicomte, répéta de manière saccadée le pauvre Pinçon, en nage et particulièrement angoissé aux sautes d’humeur de l’empereur.

— Faites venir Martignac immédiatement ! hurla Napoléon, alors que la porte s’ouvrit comme pour exaucer son souhait… sauf que ce n’était pas lui.

Une Marie toute furibonde surgit, la robe tenue fermement d’une main pour marcher plus vite et une feuille poinçonnée de l’autre, pestant aussi bien que l’empereur, à tel point qu’il envisageait sérieusement de lui donner un nom corse à cette Polonaise.

— Je viens d’apprendre, de source sûre, qu’un de vos chiens de garde s’est amusé à faire scandale en Russie. Et en revenant sur ses pas, par mon pays ravagé, entrainant toute une tribu de cosaques à sa poursuite, de Lwów à Przemyśl, c’est tout bonnement incroyable. Et ils ont pillé tout ce qui était à leur portée, hurlant « bistrot ! bistrot ! » devant des paysans médusés, alors qu’ils s’échinaient à boire autant qu’à provoquer en duel du plus jeune au plus vieux barbon. Et le pire, c’est que vous n’êtes pas intervenus pour les calmer, ces sauvages !

— La ville se nomme Lviv et non Lwów, madame, reprit sournoisement Pinçon, la Pologne n’a plus registre à la renommer dans un giron qui n’est plus le sien. Et l’incident reste, apparemment, anecdotique…

Napoléon bondit de sa chaise, non pour fixer sa dame de parage mais pour pointer du regard le pauvre Pinçon ; toute idée de jaugeage avait disparu, toute intimidation également, il ne plaisantait pas. Que Martignac ne l’ait pas encore informé d’un tel évènement est une chose, qu’un subalterne, étoile montante ou non, puisse se prévaloir de garder une telle information, en est une autre. Car à l’instant même où il l’avait reçu, un doute avait germé, trop sur la réserve, moins en verve, plus timide et moins bravache quant à damer le pion au premier policier de France, ce Pinçon avait à la fois le regard apeuré du cocker et le front baissé du Ganelon !

Derrière cette scène, la diablesse polonaise invectivait mais aucun son distinguable n’arriva aux oreilles de l’empereur, il imaginait quel tourment le haut gradé allait subir : petit portail, dégradation militaire, geôle, ou tout à la fois. Une insulte plus aigüe en polonais revint à placer au centre du jeu Marie qui s’était avancée fort près de l’homme qui partageait sa couche.

— M’entends-tu, Bonaparte !? M’entends-tu, ou préfères-tu t’imaginer au cou d’une comtesse russe oubliée, déjà qu’elle doit être morte et enterrée…

Une gifle soudaine, forte et accompagnée d’un long mouvement de bras pour en marquer l’importance, avait projeté Marie à ses pieds. Une main tendue sur sa joue rouge, elle demeurait écroulée, le regard vide, toujours haineuse mais calmée, pendant de longues secondes. Mais dans ce soufflet, le plus choqué fut Pinçon, qui n’avait jamais vu pour le moment, un tel signe d’énervement de l’empereur. Il hurlait, s’adressait à ses hommes avec force et parfois emportement, cependant la violence exercée par lui-même était non pas rare mais inexistante. Il savait qu’à l’instant même où il perdait son sang-froid, d’autres prendront bientôt sa place pour la lui subtiliser.

L’aiglon n’était pourtant pas prêt. L’aiglon ne sera jamais prêt.

Pathos mathei, fit l’empereur. De la souffrance naît l’enseignement. Ton pays l’a compris, à toi de le comprendre maintenant, et vite !

Les mots en latin lui avaient été appris par Martignac, qui aimait si bien en rappeler, en présence de l’empereur et devant ses assistants, une vérité éternelle tant que les hommes continueront à naître sur cette terre.

La séance fut interrompue immédiatement, laissant là les misères à l’intérieur d’un palais de plus en plus secoué.

Après s’être éloigné du malaise ambiant, Pinçon entraperçut Martignac mandé quelques instants auparavant par l’empereur et arrivant bien tardivement. Lui expliquant l’affaire, au fond du couloir, on entendit encore des râles, venant à la fois de Marie et Napoléon. La Polonaise, contre toute attente, en redemandait et faisait de sa colère de nouveaux assauts en paroles.

— Avez-vous déjà vu pareil changement ? fit Pinçon.

Le regard en biais, soupçonneux jusqu’aux os, Martignac se contenta de regarder l’officier, avant de surenchérir comme il le faisait si bien dans un interrogatoire improvisé, ne répondant presque jamais à la première question posée.

— L’empereur ou la dame de parage ?

— Pardi ! Marie Walewska, bien entendu. On disait que dans sa jeunesse, et je peux le croire, sa beauté était à l’image de sa délicatesse et ses grands yeux bleu, une inspiration dans le contentement et la gentillesse qu’elle dégageait autour d’elle. Voilà désormais qu’elle ressemble à s’y méprendre à une méchante matrone ou à une mesquine wallonne, comme dans ce vieux comté du Hainaut. Pourquoi s’acharner de la sorte, si ce n’est pour blesser l’empereur, car le sort de sa terre natale, largement pacifiée, n’a aucun intérêt à retrouver une souveraineté dans le concert des quatre grands pays unis sous la bannière de l’empire. Et puis… elle est bien folle de s’attarder sur les romances passées.

Martignac soupesait tout, et il regardait Pinçon avec une habitude différente des autres jours. Il voyait sa peur, ses doutes, son empressement à s’éloigner du foyer de l’incendie. Et il y avait autre chose, bien autre chose qu’il dissimulait. L’intéressé sentit lui aussi le poids des yeux qui le vouait aux gémonies mais n’en dit mot.

Il savait.

La vérité, sur ce lord, il savait.

— Connaissez-vous l’histoire de Clémence de Hongrie, monsieur Pinçon ? questionna-t-il dans un élan d’apaisement, bien propice pour Pinçon.

— Ce nom me dit vaguement quelque chose, répondit-il quelque peu étonné.

— Faisons tomber le brouillard dans ce cas : elle fut le second choix après le meurtre de la femme du roi Louis, dit le Hutin. Il avait succédé à Philippe le Bel et en fut l’exact opposé. Clémence, partie de Naples, avait tout pour satisfaire le roi indécis, hormis le fait de ne pas être adapté aux caprices de l’ancien monarque ; pourtant elle s’acclimata à ses désirs, prérogatives absurdes mais également, plus terrible encore, à notre climat moins méditerranéen. Après avoir enfanté, elle tomba malade, gravement malade. Cette princesse devenue reine, pieuse, douce comme un ange tombé du ciel, ne guérissait pas : plaindre mauvaise fortune, se confondre en excuse sur les péchés qu’elle n’avait de toute façon pas commis, se remettre à Dieu qui l’avait oublié, rien ne marcha. L’odeur atroce qu’exhalait la pauvre, due à une après grossesse difficile, se répandait comme des viscères sur un champ de bataille. Mais, miraculeusement, elle finit par se remettre, sauf que si son corps avait été remis sur pied, son âme avait été changé pour toujours ; superficielle, acariâtre et devenue avide, elle qui était connue comme un exemple de frugalité, devint étrangement une pimbêche adepte de toutes les convoitises matérielles.

— Un changement radical, en effet, fit Pinçon, le regard grave, cependant, les différences sont dues principalement à la maladie, à ce que vous m’en dites.

— Pas seulement, Pinçon, pas seulement ; la convoitise de respirer une journée de plus change les hommes et les femmes, qu’on soit né dans la misère ou les draperies de soie. Les aléas du corps et des paroles ne sont qu’un indexe. Tant qu’on n’oublie pas son rôle dans les moments critiques, les humeurs peuvent toujours s’accommoder. Trouver un rosaire et prier pour la dame de parage, Pinçon, peut-être se remettra-t-elle à croire à son amour perdu, son esprit n’en sera que plus apaisé. Et qu’importe les épreuves, se remettre à Dieu n’est jamais chose inutile, le pari pascalien s’offre aussi à vous.

— Suis-je mourant, docteur ? s’amusa Pinçon.

— Au contraire, vous êtes en parfaite santé. Mais Clémence était également saine de corps quand on l’enferma dans un couvent, pour éviter d’ébruiter les fadaises d’un esprit devenu trop égaré…

En partant, Pinçon ne put que se demander s’il ne cherchait pas autant à le mettre en garde qu’à le menacer directement, lui, un gradé venu de rien, dans un contexte où les promotions ne s’effectuent plus réellement sur le mérite et le courage. Il hésita sur la manière de procéder, mais préféra s’esquiver, attendant que les crises d’un jour s’évanouissent, au cœur d’une journée très sensible, où les nerfs de l’empereur étaient mis à rude épreuve.