VI

 

Sur le pont supérieur de la corvette, Eugène perdait son regard sur l’immensité de l’océan. Le jeune matelot qui avait discuté avec lui n’était plus là, de même que Marlin. L’ignorance est mère de sureté, d’autant plus qu’on ignore ce que feront les jeunes recrues japonaises pour lesquels nous les instruisons, lui avait asséné François Bouffier, sergent du 8ème bataillon de l’infanterie, alors qu’il discutait tactique militaire. Lui aussi était, à l’instar de Marlin, une autre recrue de Jules Brunet, un autre pauvre hère qui s’était embrigadé dans toute cette histoire ubuesque dont seule la France en a le secret. Il se retrouvait seul, visiblement écarté de tous par le capitaine de bord. Il voyait naître en lui des souvenirs épars ; des visages, des odeurs mais également une sensation de déjà-vu. Pendant un instant, il revint à lui alors qu’une foule de marins se pressaient devant les mâts pour mettre en pantenne les vergues. Il se demanda pourquoi un tel empressement, il se doutait bien qu’il pouvait – sans doute – s’agir d’une forme de reconnaissance ou un signe de deuil. Ces marins étaient si affairés et attentionnés dans chaque détail qu’il ne demanda pas pourquoi, ni quelles étaient les circonstances d’un tel déploiement. L’arrêt volontaire de l’aviso lui fit penser à ce moment où, sur l’Aschwelotte, alors qu’Eugène et son équipage, une fois Yokohama loin derrière et fort de leur idée d’offensive, comprirent que l’expédition, plus comblée d’embûches qu’escomptée, revêtait un sentiment de survie mais surtout de chance.

Les souvenirs refirent alors brutalement surface.

 

***

 

« C’est la queue du cyclone, elle passe très près de nous ! » hurla un marin.

Cette phrase revient sans cesse comme un tintinnabule pour Eugène qui revoit les ordres assénés à la volée, au milieu de vagues courtes et hachées, hautes et dures, heurter l’aviso de plein fouet. Cette nuit, quelque temps avant l’affrontement, a été la plus pénible, parole de sous-officier de la marine, et peut-être la pire de toute sa vie. Et du vent, il y en avait par rafales, et de la pluie elle tombait comme des boulets sur la coque, et des tripes et de la peur furent déversés abondamment sur le pont. S’il n’y avait que la frayeur, l’anecdote aurait pu être fierté, mais la machinerie subit de lourdes avaries, dues aux terribles secousses et les membrures craquelées de toutes parts donnaient image de rafiot à la dérive davantage que navire de guerre. Balloté comme une planche perdue en mer, l’aviso se balançait par des lames monstrueuses prêtes à les engloutir à tout moment. Le tourment prit Eugène Collache, obligé de jeter à la mer tout le charbon qui encombrait le pont et dont les cales trop petites ne pouvaient les contenir.

C’est alors que le plus vieux matelot, agrippé au pataras, donna de la voix :

 

                                        Des gueux chantons la louange

                                        Que de gueux hommes de bien !

                                        Il faut qu’enfin l’esprit venge

                                        L’honnête homme qui n’a rien

 

« La première ronde du départ pour Saint-Malo ! » rétorqua le plus hébété par la tempête, subitement ranimé à la vie par les paroles de Béranger et espoir donné dans le chant.

La chance revint tout aussi vite que le calme après la tempête, et, par bonheur, le vent avait poussé l’Aschwelotte dans la bonne direction, vers Miako. Et le 5 mai, à la pointe du jour, le Kaiten, son panache de fumée en vue, était perceptible et redonna vigueur aux hommes. Seule l’Hannrio manquait à l’appel, ainsi le grand désarroi accompagna la joie retrouvée.

Eugène Collache ne put se résoudre à frapper avec un bâtiment dans un piètre état, ordre fut donc donné et envoyé à Henri de Nicol, dans l’idée de réparer l’Aschwelotte le plus vite possible, dans un port voisin situé plus au sud de Miako. Sous de faux pavillons, le Kaiten et l’Aschwelotte abordaient la petite baie, le premier portant pavillon américain et le second russe.

Adroitement trompés par les pavillons, les Japonais n’y virent que du feu et même le maire, dit le nanochi, les accueillit dans la petite baie, escortés de quelques yacounins très curieux de s’approcher d’européens encore jamais vus auparavant. Mais, déjà trop indiscret, leur insistance posa problème et il fallut l’idée brillante de sortir une chachka emballée soigneusement dans du chanvre et gardée par un marin joueur après son accaparation inopinée dans un jeu de dé, pour mettre en émoi l’assistance. Eugène s’y plaisait, à manier une telle lame, au milieu d’une foule qui questionnait la technique et les mouvements complètement aléatoires et plus esthétiques que précis. En arrière-plan, les hommes du Kaiten déchargeaient le trop plein de charbon dans l’Aschwelotte ; deux navires de guerre censés passer à l’offensive contre les forces du sud, de ceux-là même qui acclamaient la gestuelle du sous-officier en charge.

Tout se déroulera très vite, presque sans même s’en rendre compte, comme tous les évènements d’importance, ce 6 mai, aux abords de la rade de Miako.

Moins performant, ne pouvant se déplacer qu’à trois nœuds, l’aviso de Collache resta en arrière, en attendant que le Kaiten, rapide et plus performant, ne prenne d’assaut rapidement les troupes du Tocoungavas, comme on le nommait auparavant, et que, par facilité, on disait d’eux les princes du nord face aux princes du sud du shogunat. Au milieu du combat, l’Aschwelotte devait venir en renfort et ainsi décider de la victoire. Le premier coup de canon fit sursauter chaque âme sur le navire, toutes surexcitées à l’idée de combattre, mais cette sensation devint lourdeur dans les poitrines, et les ardeurs s’échauffèrent alors que le combat retentissait pendant plus d’une vingtaine de minutes. Décrire l’état d’impuissance dans une lutte où tout se jouerait à la vitesse, au moment clé, à la rapidité d’action et d’exécution et surtout de par l’audace, fut une torture. Cependant le destin hésita vite. Maudissant plus la machinerie que le plan, la délivrance vint quand le Kaiten émergea de la rade, frôla les côtes pour se diriger en toute hâte vers le nord.

Un signal, puis deux, et encore un. Rien n’y fait, le Kaiten resta silencieux aux appels. Et des coups de canon furent donnés pour agiter le bon sens de l’allié en fuite. La stupéfaction fut double, car les regards se posèrent lentement derrière l’Aschwelotte et la flotte ennemie, large et dominante s’y trouvait : à sa tête, le blindé à éperon, le Stonewall, suivi par le Cassounga-Marou, et trois avisos en ligne de front. Toute l’escadre d’attaque n’avait d’yeux pour que le bâtiment d’Eugène Collache. La fuite était inenvisageable, de par une vitesse faible et une machinerie capricieuse ; attendre serait synonyme de mort certaine, brisé par le terrible éperon du premier navire. Le mieux fut encore de saborder l’aviso, faire sauter le navire, récupérer l’attirail de guerre, rejoindre les montagnes de Nambou, et là, audacieusement, lancer un mouvement insurrectionnel auprès des provinces de Sendaï et Nambou.

Direction prise, le corps des troupes japonaises acquises au nouveau plan, la pagaille ne put que devenir l’ultime invité non désiré mais inévitable dans une telle situation : en pêle-mêle, face à plus de soixante-dix Japonais dont l’emportement prirent le pas sur leur sang-froid, Eugène courait littéralement de la poupe à la proue, beuglant des ordres perdus dans une cacophonie ambiante. Ce qui n’était pas possible de sauver était jeté à la mer, on enclouait les canons et on broyait à coups de masse les pièces de machine. Un grand bruit étouffant le brouhaha fit lever d’innombrables têtes : l’éperon du Stonewall déchiquetant la coque ?

Non, les mâts tombèrent comme des arbres abattus par des bucherons, l’Aschwelotte terminait son œuvre à une trentaine de mètres de la grève, brisée, affligée, la colonie de fourmis gisant sur cette tombe flottante désemparée. Des malheureux japonais s’épanchèrent déjà en ivresse, non par peur de la mort mais plus par la douleur de mourir dans un combat vain. À travers ce désordre indescriptible, fait de décisions prises à la seconde, le revolver au poing, seul le plus fou des hommes aurait donné à se battre pour le drapeau du chaos.

Les canots, la traversée, les ordres, encore les ordres, une échappée rude, endiablée, la montée d’un pic, une falaise abrupte, des murailles de pic, les obus du Cassounga-Marou, les boulets de trois cents livres du Stonewall, et, ultimement, l’explosion de l’Aschwelotte. Tout s’accéléra dans les pensées confuses d’Eugène. Vint une pensée qui s’était répandue, plus rapidement encore que la trainée de poudre laissée par une longue mèche soufrée communiquant avec la cale, où des cartouches et gargousses étaient entassées pour réduire à néant l’aviso ; la capture.

Des rumeurs s’étaient propagées jusqu’à Hokkaido : des chrétiens avaient enduré la question, à Simonosaki et sur le domaine du daimyo d’Omura. Le risque encouru d’être capturé vivant était grand, très grand. Vaguement, alors qu’il déployait son énergie à la nage, les traits sombres de Matsdaïra refirent surface, un chef militaire de haut renom et proche d’Enamoto, disant à Brunet ainsi qu’à tous les autres Français, Eugène inclus, de ne pas se laisser capturer et de préférer une mort rapide. Qu’il connaissait les rites chrétiens interdisant le seppuku, et que les soldats japonais présents sur les avisos pouvaient très bien leur rendre ce service. Le mot glace encore son sang. Mais Jules Brunet ne pouvait s’y résoudre et s’y opposa farouchement ; tous les Français qui l’écoutèrent hochèrent de la tête conjointement. Ceci étant dit, il ajouta : « inutile de faire du Rocambole, du Bayard au mieux, avec une pointe de Lasalle. » Nous rîmes tous, hormis les Japonais qui ne nous comprenaient que très peu à l’évidence, nos références passées. Pourquoi sont-ils venus jusqu’ici ? Qu’importe tant que l’honneur y est ! ont-ils pu se dire. Les réflexions du jeune officier de la Marine, Eugène Félix Collache, abondaient dans ce sens : si le capitaine Dupetit-Thouars me le demande, je peux aisément le comprendre. Il n’empêche que moi aussi je me pose une question, une de celle qui ne se résoudra pas tant que l’intéressé ne parlera pas à son tour. Comment Brunet avait-il réussi à imposer sa marque aussi facilement et adroitement auprès d’une culture aussi différente, cette question que je me posai, même pour moi, reste quelque peu énigmatique. Il avait une capacité d’écoute et d’entrainement sur les Japonais qui leur rappelèrent leurs anciens maîtres d’armes, dans le meilleur des cas. Ou peut-être était-ce ses aquarelles : un lettré, peintre et guerrier, une combinaison tout à fait intéressante à leurs yeux effilés.