William Adams

 

Un Anglais dans le Japon féodal

Brevity is the soul of wit

Son nom ne vous dit peut-être rien, mais William Adams fut le premier Anglais à fouler le sol japonais. Cet ambassadeur à l’improviste doit son titre à un hasard que peu de ses contemporains qualifieraient d’heureux. Cinq navires perdus et plus de 75 membres d’équipage décédés ont ponctué son odyssée. 

Son histoire extraordinaire a inspiré James Clavell pour son roman “Shogun” publié en 1975. Dans l’œuvre de Clavell, Adams devient le héros John Blackthorne. Cependant, la vie du véritable Adams était loin d’être aussi romanesque et héroïque que celle de son alter ego fictif.

Dès l’âge de 12 ans, William s’est embarqué dans une vie maritime. Il a débuté comme apprenti chez un charpentier naval avant de prendre le commandement du navire de ravitaillement, le “Ric Hard Duffield”, à l’âge de 24 ans. Cette époque était marquée par la confrontation entre l’Angleterre et l’Espagne pour la domination des mers. L’Armada espagnole bloquant l’Angleterre, des navires comme celui d’Adams jouaient un rôle crucial dans le ravitaillement du pays.

Si les détails de son commandement du “Ric Hard Duffield” restent obscurs, on sait qu’Adams a ensuite servi comme navigateur et pilote pour la reine Elizabeth. Il travailla ensuite pour la Barbary Company de Londres et occupa un poste d’officier dans la marine néerlandaise. Un parcours somme toute loin de préfigurer le reste de son expérience au Japon pour le moins étonnante.

C’est en tentant de reproduire le tour du monde de Francis Drake qu’Adams se retrouva bloqué dans une région inconnue du globe. Son équipage fut décimé par le scorbut, la maladie et la famine, et la mutinerie et les attaques ennemies réduisirent son escadre à néant. 

Seul le navire d’Adams, le “Liefde”, parvint à poursuivre le voyage. Un coup de houle du destin semblait garder William Adams hors des vicissitudes du malchanceux marin.

La rencontre fortuite d’Adams avec le shogun Tokugawa Ieyasu scella son destin. En effet, lorsque le “Liefde” accosta à Bungo, sur la côte est de Kyushu, seulement 24 membres d’équipage étaient encore en vie, et six autres moururent peu après. 

“A ce moment-là, il n’y en avait plus que six, à part moi, qui pouvaient se tenir debout. Nous avons donc jeté l’ancre en toute sécurité à environ une lieue d’un endroit appelé Bungo.”, dit-il dans l’une de ses lettres.

Les jésuites portugais et les commerçants hollandais, déjà présents auprès d’Ieyasu, virent d’un mauvais œil l’arrivée des Anglais. Ils tentèrent de les faire passer pour des pirates et de les condamner à mort. Mais Ieyasu, désireux d’en apprendre plus sur ces nouveaux venus d’Europe, décida de les rencontrer.

William Adams

"Je restai donc 39 jours en prison, sans recevoir aucune nouvelle, ni de notre navire, ni du capitaine, qu'il soit ou non guéri de sa maladie, ni du reste de la compagnie. "

Adams, seul membre d’équipage en état de se présenter, se trouva face au futur shogun. Il répondit aux questions d’Ieyasu sur les guerres, la politique et les cultures européennes, lui offrant une perspective différente de celle des jésuites. 

De plus, Adams possédait des compétences que ces derniers ne partageaient pas : les mathématiques, la navigation et la construction navale lui étaient bien familières. C’est ainsi qu’il gagna la faveur d’Ieyasu et devint un personnage influent au Japon.

D’une nature étonnamment bienveillante envers ce “barbare”, Ieyasu s’est montré clément envers Adams et son équipage. Il leur a permis de rester au Japon, tout en leur interdisant de quitter le pays sans son autorisation. L’hospitalité n’était cependant pas complètement désintéressée. 

Le futur shogun a intégré Adams à son cercle de conseillers et a confisqué le “Liefde” et ses armes, indemnisant cependant l’équipage pour ses pertes. En remerciement de ses conseils, Adams finit par recevoir un domaine de 100 ménages et le titre de hatamoto, ou banneret, pour ses services en tant que conseiller.

Le traitement favorable d’Ieyasu envers les survivants du voyage est notable. Bien que les preuves ne soient pas formelles, il est plausible que les armes du “Liefde” aient contribué à sa victoire à la bataille de Sekigahara, qui lui a permis d’accéder au statut de shogun. 

Le fait qu’il ait bien traité Adams et ses compagnons en est un indice indirect. Par exemple, il a également accordé un petit domaine à Jan Joosten, l’un des membres d’équipage. “Soyez à leurs pieds. A leurs genoux… Mais jamais dans leur mains”, aurait susurré Talleyrand à l’oreille d’Adams.

William Adams devint le tuteur privé du shogun, lui enseignant les techniques de navigation, la géométrie et lui offrant une perspective différente sur la politique européenne que celle des Hollandais et des Jésuites. Il a, en autres, contribué à la conception et à la construction de plusieurs navires côtiers, dont un de style européen qui a servi à transporter Ieyasu lors d’un court voyage. 

Brisons tout de suite une idée quelque peu répandue : le rôle d’Adams dans la construction navale a conduit à l’idée fausse qu’il était le fondateur de la marine japonaise. En réalité, il a surtout joué un rôle de conseiller et d’intermédiaire commercial, négociant quelques accords pour les sociétés commerciales anglaises qui ont cependant été freinés par le protectionnisme de l’époque Edo.

Dès son arrivée au Japon, Adams exprima son désir de retourner en Angleterre auprès de sa femme. Cependant, ses compétences en navigation s’avérèrent si précieuses pour les Japonais qu’ils lui refusèrent l’autorisation de partir. Il est probable qu’Adams ait exagéré son importance dans ses lettres, se présentant comme un diplomate influent bien au-delà de son rôle réel de conseiller et d’interprète auprès d’Ieyasu.

Malgré ses ambitions, Adams ne parvint pas à concrétiser ses projets commerciaux. Il écrivit à la Compagnie britannique des Indes orientales, proposant de négocier un accord commercial et d’établir un entrepôt à Edo (l’actuelle Tokyo). Mais la compagnie refusa son offre et préféra s’installer près des Néerlandais, ce qui provoqua des tensions. Adams resta à l’écart de ces conflits, au point d’être considéré par les Anglais comme un “Japonais naturalisé”.

Au fil du temps, Adams s’enracina au Japon. Sa fortune et son influence s’accrurent, lui conférant un domaine, un rang à la cour du shogun et une épouse japonaise, Yuki, et donna naissance à deux enfants : Joseph et Susanna. Ce mariage n’était pas illégal selon la Common Law anglaise, qui autorisait le remariage après sept ans d’absence de l’un des conjoints.

William Adams

" Il (le roi, écrit-il) m'a demandé, en quoi je croyais ? J'ai dit, en Dieu, qui a fait le ciel et la terre. Il m'a posé diverses autres questions sur des choses de religion, et bien d'autres choses : comment sommes-nous arrivés au pays. "

Adams a finalement trouvé au Japon une position et une reconnaissance qu'il n'aurait jamais pu obtenir en Angleterre. Son histoire illustre la complexité des liens interculturels et la capacité d'adaptation des individus face à des situations inattendues.

Malgré son mariage avec Yuki, Adams resta dévoué à sa famille en Angleterre. Il envoyait régulièrement de l'argent à sa femme Mary par l'intermédiaire des compagnies néerlandaises et anglaises, bien qu'il n'y fût pas légalement tenu. Son objectif était de s'assurer que sa famille anglaise ne souffrirait jamais de privations.

Par ailleurs, une liaison avec une femme à Hirado lui donna un enfant qu'il ne vit jamais, car il décéda peu avant sa naissance.

La situation complexe des relations d'Adams est probablement due aux tensions avec Yuki. Cette dernière tenta à un moment donné de s'approprier son héritage. En réponse, Adams légua la moitié de ses biens à Mary et à leur fille en Angleterre, et l'autre moitié à Joseph et Susanna. Yuki ne reçut rien, tout comme la concubine et son enfant.

Après la mort d’Ieyasu en 1616, le statut d’Adams déclina. Son fils, Hidetada, n’avait pas le même intérêt pour l’Occident et amorça le processus de fermeture du Japon au monde extérieur. Adams décéda quatre ans plus tard. Pour en savoir plus sur la fermeture du Japon aux étrangers :

Comme bien souvent avec les récits d’un passé lointain, il est déterré à la faveur du temps, des décennies, voire des siècles plus tard, et en révèle parfois moins sur le passé que les prétentions d’une autre époque à les mettre en avant. Le roman de Clavell et les inspirations télévisuelles qui en ressortirent donnent un coup d’éclat nouveau à l’imagerie autour du Japon. Éternel récit d’échanges et de curiosités si différentes et lointaines, et pourtant de plus en plus familières.

Sources et informations

- Samouraï William : l'Anglais qui rompit l'isolement du Japon

- William Adams and Early English Enterprise in Japan, par Anthony Farrington et Derek Massarella

- Voyage of John Saris, édité par Sir Ernest Satow, Hakluyt Society

- Lettres de William Adams (en anglais) : http://anthony.sogang.ac.kr/LettersWilliamAdams.html