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XIXe siècle : construction d’un imaginaire collectif

Quand Chateaubriand avait débuté son périple de Paris à Jérusalem – voyage effectué en , il n’entrapercevait pas encore toutes les difficultés qui s’accumuleraient durant ce voyage. Les infrastructures routières étaient parcellaires ou inexistantes, le danger omniprésent, mais l’envie de découvrir le monde bel et bien présent en ce début de XIXe siècle.

 

Je tentai l’aventure, et il m’arriva ce qui arrive à quiconque marche sur l’objet de sa frayeur : le fantôme s’évanouit. (Chateaubriand)

 

À ce moment-là, François-René de Chateaubriand n’avait pas encore acquis toutes ses lettres de noblesse, mais la lecture du “Voyage du jeune Anacharsis” de l’abbé Barthélemy (1716-1795) a suscité l’intérêt de toute une génération, dont la sienne. Atteindre Constantinople, qu’il dit être le plus beau point de vue de l’univers, ne fut cependant pas réservé au moins fortuné. Ceci-dit, voyager à travers l’Orient était toujours possible à moindre frais avec les aquarelles de Carl Friedrich Heinrich Werner. Imprécises, fantasmées et aujourd’hui désuètes, elles ne revêtent pas un caractère primordial pour étudier l’art de ce temps, mais derrière la poussière l’idéalisation nous montre une appétence de la découverte. Seulement, pour ce siècle si particulier, peu attirant à l’œil du moderne convaincu, ne nous a-t-il pas donné un terrain de jeu encore plus fertile à l’image de mille années d’un soi-disant obscurantisme savamment entretenu ? Quand nous nous horrifions devant une ceinture de chasteté, rassurez-vous : il s’agit d’un mythe. Et même illustrée dans un livre d’ingénierie militaire appelé Belli Fortis (1405), ce n’était qu’une représentation allégorique et/ou satirique, et ce bien avant sa popularisation au XIXe siècle.

 

En 1844, le Belge Félix de Vigne dénonce dans son ouvrage “Vade-Mecum du peintre, où recueil de costumes”, les anachronismes dans la représentation du Moyen Âge et note que les acteurs ont besoin de costumes vrais et exacts. On peut légitiment croire que cette critique est encore valable de nos jours, et, pourtant, nous sommes tributaires de ce XIXe siècle, en bien comme en mal, qui se dérobe encore sous nos interrogations. Ont-ils volontairement créé un monde médiéval fantasmé ? Quand Wagner décide de faire porter à ses acteurs un casque avec des cornes lors de son Der Ring, le tour est joué pour les décennies à venir : les Vikings se verront affublés de cette protection incongrue ; et bon nombre de cinéastes, dessinateurs et lithographes perpétueront ce mythe. Encore aujourd’hui, le commun pourra vous dire sans sourciller qu’un Viking doit avoir des cornes sur la tête. C’est le barbare, après tout.

Nous pouvons même acter le moment : en 1876, Carl Emil Doepler crée des casques à cornes pour la première production du Festival de Bayreuth de Der Ring des Nibelungen de Wagner. Paradoxalement, le même Richard Wagner critiquera ces costumes de théâtre pour être, dit-il, bien trop historiques. Dont acte.

 

Je ne puis concevoir qu’un homme vraiment heureux puisse jamais songer à l’art. Vivre vraiment, c’est avoir la plénitude. Est-ce que l’art est autre chose qu’un aveu de notre impuissance ? (Richard Wagner)

 

 

Un Moyen Âge aux accents de papier photo jauni devant un décor romantique en carton, voilà donc cet héritage doré du XIXe siècle ? Pas tout à fait, car nous devons avant tout à ce siècle une extrême vivacité des peuples européens qui s’estimaient encore jouer un rôle dans l’Histoire. Il a façonné notre perception des époques passées, secouées par des crises et révolutions qui n’ont d’ailleurs guère cessées. Un regain plein d’espérance, mais aussi des trouvailles et d’énergie.

Et il en a fallu de l’énergie pour passer du phonographe au gramophone d’Émile Berliner (1851-1929), de la peinture tyrannique qui tourmente l’artiste à l’instar d’une maîtresse exigeante, comme dirait Eugène Delacroix, à la photographie. Et de cette ère de progrès qui a bouleversé les habitudes de ses contemporains, elle nous a permis de chambouler nos certitudes. Ce à quoi Emmanuel Kant répliquera qu’on ne pouvait mesurer l’intelligence d’un individu aux quantités d’incertitudes qu’il est capable de supporter. Le pouvons-nous aujourd’hui ? Nos lieux communs pour ce siècle en trompe l’œil ne cessent pourtant d’être remis à jour.

Comme nous le savons maintenant, cet imaginaire quelque peu faussé qui nous a été légué à ses avantages : il a enflammé les esprits. Quand le lecteur lisait “La Grèce continentale et la Morée : voyage, séjour et études”, œuvre de l’historien français J. A. Buchon (1791-1846), il ne pouvait qu’embrasser son passé avec les aventures de l’antiquité, bercé par la prise de Troie (déjà longuement entretenu au XVe siècle lors des spectacles du mystère). Les héros de la Grèce prenaient vie sous un marbre immaculé de blanc. Certes, toutes les statues n’étaient pas telles que nous le voyons aujourd’hui, beaucoup d’entre-elles étaient parsemées de pigments – pas toutes – mais en grande quantité. Il n’y avait pas dans la tête de nos ancêtres une volonté quasi eugénique, comme malheureusement nous pouvons le lire dans les colonnes de certains journaux, mais cela entretenait davantage l’intemporalité d’une antiquité incassable.

 

 

 

Si on parle de la Grèce en termes élogieux, son admirable cousin devrait avoir toute notre attention, et, pour cela, nous devons alors partir en Italie, étape obligatoire pour les architectes de ce temps. Les mesures de Leon Battista Alberti (1404-1472) – créateur d’un nouveau langage architectural – ne donneront à réfléchir pour les siècles à venir. Quant aux pérégrinations de l’architecte français Henri Labrouste (1801-1875) – dont l’œuvre reste encore aujourd’hui une référence éminente en France comme à l’étranger – elles nous donnent le tournis avec ses 700 dessins préparatoires, que l’on peut encore admirer grâce aux archives de la bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France, alias Gallica : http://c.bnf.fr/B1J

L’architecture demeure un dossier épais, où parfois la restauration se mêle avec de la reconstruction, mais c’est aussi le moment pour Eugène Viollet-le-Duc (1814-1879) de briller : que ce soit la restauration de Notre Dame de Paris et de sa célèbre flèche nouvellement implantée, le château de Pierrefonds en 1858 (sur les recommandations de Prospère Mérimée auprès de Napoléon III), La cathédrale Notre-Dame-de-l’Assomption de Clermont en 1866, ou encore les travaux gigantesques de Carcassonne entre 1852-1879 et la cathédrale Notre-Dame d’Amiens dont les travaux dureront 25 ans. Il donnera du grain à moudre à tous ses ennemis et aussi de l’inspiration à d’autres, comme ce fut probablement le cas pour Louis Cloquet (1849-1920), architecte belge, auteur d’une véritable petite encyclopédie condensée : “Les grandes cathédrales du monde catholique” et également auteur d’un “traité de l’architecture”.

Leur but est néanmoins clair : sauver le patrimoine en déréliction.

 

“Nous avons une infinité de vieilles habitudes qui tiennent à une civilisation… cependant nous avons, comme les anciens, la faculté de raisonner et un peu celle de sentir.” (La correspondance Mérimée et Viollet-le-Duc).

 

 

Plus encore, il y a des siècles qui pérennisent des sociétés, les rendent plus significatifs que d’autres, et nous le devons aux peintres, les romantiques en premier lieu (les pires pour cette besogne !), à l’instar de Caspar David Friedrich (1774-1840). Considéré comme l’artiste le plus influent de la peinture romantique allemande du XIXe siècle, il refuse, quant à lui, fermement les modèles antiques. La querelle faisait toujours débat : les anciens contre les modernes.

Loin des cimes du voyageur contemplant une mer de nuages, William Bouguereau, né le 30 novembre 1825, cherchait à apporter l’art à la classe moyenne avec des thèmes à la vie familiale et pastorale. Nous sommes ici loin des conquêtes et du fracas, bien présent néanmoins dans la tête des écrivains. Charles Martel est un bon candidat à ce rapprochement, car de nombreux ouvrages montrent sa popularité ; que ce soit en poème héroïque ou épique en douze chants. Sa présence nous rappelle qu’un passé glorieux d’une nation de ce temps-là avait besoin d’être exalté, vivifié et entretenu.

 

« Comment les principes pourraient-ils mourir à moins que les idées qui leur correspondent ne s’éteignent ? Or ces idées, il dépend de toi de les raviver sans cesse. » Les Pensées stoïciennes, Marc Aurèle.

 

Du haut de notre XXIe siècle, nous contemplons avec mépris et parfois dégoût les images qui nous renvoient systématiquement à notre Grande peur : celle des années 40-45. Nous ne pourrions pas être plus en tort avec ce schéma de pensée. Pourtant, c’est bien ce siècle qui entame la colonisation dite moderne. Aucune époque n’est auréolée de gloire, ce n’est un secret pour personne.

 

Rayonner sans agir, sans se mêler aux affaires du monde, c’est abdiquer, et, dans un temps plus court que vous ne pouvez le croire, c’est descendre du premier rang au troisième et au quatrième… Jules Ferry

 

L’idéal se conjugue forcément au romantisme : nous avons vu que leur grand siècle s’ingéniera à mettre en place des archétypes cadenassés pour toute une génération et les prochaines qui suivront. La technique appelle la technique, et l’ancien se conformera au nouveau Et il y avait urgence à sauvegarder l’ancien : le devoir a été lancé de pérenniser un langage populaire oral, celui des contes de notre enfance.

Que ce soit celui qui fit du Kalevala (épopée composée par Elias Lönnrot sur la base de la mythologie finnoise) une fresque inoubliable aux arpenteurs des contes populaires racontées dans les chaumières que l’on image encore pittoresques.

 

 

Car au XIXe siècle, la collecte des contes traditionnels battait son plein dans les campagnes. Antti Aarne, un folkloriste finlandais, s’est lancé dans l’exercice grandeur nature en classifiant et indexant les contes populaires européens. Ce qui donna lieu à la Classification Aarne-Thompson-Uther par “contes-types”.

Complété par Stith Thompson (XXe) et Hans-Jörg Uther (2004), une liste de 2340 contes y sont ainsi répertoriés : Les contes d’animaux, contes ordinaires (merveilleux, religieux, étiologiques), contes facétieux ou encore les contes à formules. Rien n’y échappe ! N’oublions pas Hans Christian Andersen (1805-1875), auteur des contes de fées les plus célèbres du monde, tels que La Petite Sirène, Le Vilain Petit Canard ou encore La Reine des neiges. Pareillement pour les frères Grimm – Jacob (1785-1863) et Wilhelm (1786-1859) –, bien que nous aurons tôt fait de revenir sur ces deux personnages dans un prochain article.

 

 

Débroussailler tout un siècle est une tâche ardue, impossible même, et l’image d’Epinal écornée que nous avons ne rend pas justice à l’effervescence créative de ce siècle. Il existe pourtant un éclat authentique derrière les bonnes formules des auteurs passés et des peintres de circonstance : les photochromes. Effet technique très populaire à la fin du XIXe siècle, il ne s’agit pas réellement d’une photographie, plutôt un procédé à mi-chemin entre la photo et la peinture, créé à partir d’un film négatif ensuite colorisé. La Venise d’autrefois est parsemée de canotiers comme des pilotis sur une ville condamnée à long terme. Ne boudons pas notre plaisir, d’autant plus que nous pouvons parcourir dès aujourd’hui la Library of Congress qui comporte 6 500 photochromes des années 1890-1900 présentant des villes d’Europe, du Moyen-Orient, et du Canada (voir en fin d’article les références et sources).

 

 

Allons plus loin dans les trouvailles où se côtoient tradition et modernité : aujourd’hui tombé dans l’oubli, le « vitrail photographique » a essaimé partout en France pendant le XIXe siècle, notamment à partir de 1866. Cela consistait à développer sur du verre cuit à plus de 600°C une photographie pour la rendre inaltérable. Si croire que faire revivre cet art fut de tout repos, détrompez-vous ! les secrets de la peinture sur verre s’étaient perdus, au mieux dilués. Les peintres verriers étaient devenus des vitriers ; les chimistes, archéologues et verriers cherchaient à retrouver la bonne technique de la peinture sur verre. L’ère dans laquelle ils vivaient se prêtaient bien au renouveau du Moyen Âge. Et si plusieurs vitraux de cet acabit montrent des prétentions exagérées, ils représentaient aussi l’idéal des chevaliers glabres (imberbes) : en effet, ils se rasaient de près au temps des croisades. La barbe était alors le symbole de l’Orient. Richard Cœur de Lion, au cours de la Troisième croisade, ira même jusqu’à raser la barbe des barons chypriotes… On ne quitte jamais réellement le Moyen Âge, il revient sans cesse à nous tel un tintinnabule.

 

 

Tout a été essayé à cette époque, et ce sans nos instruments perfectionnés, nos techniques scientifiques plus abouties, jusqu’à représenter la protohistoire et la préhistoire : À la fin du XIXe, Maxime Faivre nous montre dans une de ses œuvres ce qu’aurait pu être la France en ce temps-là, dans son tableau “Deux mères” (1888).

 

 

Dans le mouvement du japonisme de la fin du XIXe, un mot japonais devint rapidement l’un des plus beaux : « Mousmé ». Retranscription du mot “musume“, c’est-à-dire “jeune femme japonaise”. Cité par Proust, immortalisé par van Gogh et popularisé dans Madame Chrysanthème de Pierre Loti. Parfum d’exotisme au milieu des cartes postales emblématiques où la beauté douçâtre des femmes de cette époque remplaçait les statues de marbre. La beauté placide de ces femmes d’antan immortalisés sous ces poses sont à l’image des caryatides et de la Vénus de Milo : inoubliables. Car, comme le rappelle l’historien Michel Pastoureau, la couleur était vulgaire, le noir et blanc était dès lors plus appropriée.

 

Au début du siècle, on frémissait à la lecture du “Magus”, un manuscrit publié en 1801 de l’occultiste anglais Francis Barrett, autrefois l’un des grimoires les plus rares & recherchés de son temps, Trouver des informations sur les secrets de Zoroastre, Hermès ou encore Roger Bacon n’est plus de notre goût. A la toute fin du XIXe, par contre, l’esprit s’émerveillait quand le médiéval se mélangeait à l’Amérique à la fin du XIXe, cela donnait : “Un Yankee à la cour du roi Arthur”, de l’écrivain Mark Twain. Bien après “Les Aventures de Tom Sawyer” jaillira de son esprit fécond, cette satire critique le romantisme médiéval de son époque et notamment les romans de Walter Scott.

 

 

Au détour d’une rue, à Drury Lane, en plein cœur de Londres, la musique de l’orgue de barbarie est enregistrée sur des cartons perforés. L’air sous pression est produit par une pompe actionnée par une manivelle. Au XIXe, les airs de musique de Verdi, Strauss, Lanner furent entendus dans toutes les rues grâce aux orgues de barbarie.

Époque au summum du classicisme et à la fois son fossoyeur : Quand on passe de David à Vincent, la peinture ne s’en relèvera pas. Marx disait que l’histoire se répète une première fois comme une tragédie, une seconde fois comme une farce. Combien de siècles peuvent-ils se targuer d’avoir enclenché autant de révolutions à la vitesse d’une locomotive ?

Et pourtant, dans ce tout ce tumulte, l’esprit le plus fécond n’entendait rien à tout cela. Maudissait Schopenhauer, Wagner et sa musique triste a contrario d’un Carmen de Bizet (qu’il réfute dans l’une de ses correspondances ceci-dit) : Nietzsche. Penseur de son temps, c’est avant tout un ancien Grec perdu au XIXe siècle.  Dans “Ainsi parlait Zarathoustra”, une citation lui sera à jamais associée : “Dieu est mort”.

Mais il s’interroge aussi sur le climat, réhabilite le corps (la Grande Santé) et ébauche son “Éternel Retour”. Le philosophe et philologue nous donne “La Naissance de la tragédie”, “Le Gai Savoir” ou encore ses “Considérations inactuelles”.

 

 

Tout ce cheminement intellectuel et cette vivacité dans la capacité à s’approprier l’histoire et ses composants donneront à Victor Hugo de s’exclamer :

“Le dix-neuvième siècle est grand, mais le vingtième sera heureux”.

Dresser le portrait d’une époque à venir est presque impossible, celle d’une époque passée difficile. Résumer le XIXe siècle à une date comprise entre 1801 et 1900 comporte aussi un risque : rien ne s’arrête vraiment à un chiffre rond. Vous l’aurez bien, cet article est un esquisse, frêle, au mieux une liste non-exhaustive qui abrège et court au but. Néanmoins vous aurez eu l’opportunité de découvrir quelques exemples flamboyants et plus discrets d’un siècle parcouru d’une imagination fertile et qui travaille encore aujourd’hui activement nos cerveaux. Nos représentations historiques en sont intimement liées. La ferveur qui a engendré toute cette production ne doit pas retomber dans l’oubli. L’émerveillement, cependant, ne pas nous faire oublier notre esprit critique, et ce sans projeter nos valeurs modernes d’une époque compliquée et lézardée de nos interrogations toujours plus vives de notre regard sur le passé. Ne vous en faites pas, nous ne sommes pas les premiers à se laisser aller à un tel bilan rétrospectif. George Orwell – l’auteur de 1984 – disait bien “Chaque génération se croit plus intelligente que la précédente et plus sage que la suivante. Et dans effervescence de l’Art Nouveau qui a dépassé le cadre numérique du XIXe siècle, on pouvait lire ceci dans le journal La Plume : La caractéristique dominante d’une époque de transition comme la nôtre est l’angoisse spirituelle” (A. Retté, 1898). Il continue : “Ce n’est pas surprenant, car nous vivons dans une tempête : débris du passé, bribes du présent et graines de l’avenir”.

 

Sources et références :

Vade-Mecum de Félix de Vigne

La Grèce continentale et la Morée : voyage, séjour et études historiques en 1840 et 1841

Sur la classification Aarne-Thompson

Henri Labrouste (Gallica)

Le Kalevala : épopée nationale finlandaise (Gallica)

Librabry of Congress (photochromes)

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