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L’an 1000 : stupeur et tremblements

Terreur de l’an mille, histoire d’une affabulation.

 

« C’était une croyance universelle au Moyen Âge, que le monde devait finir avec l’an mille de l’incarnation […] Cette fin d’un monde si triste était tout ensemble l’espoir et l’effroi du Moyen Âge. » Jules Michelet (1798-1874), Histoire de France, tome III.

D’emblée, mettons fin au suspense : cette terreur de l’an mille (ou mil) n’a pas existé. De même que les bornes chronologiques que nous dressons sur un long millénaire pour désigner le Moyen Âge sont fictives et postérieures, l’accablement dont nous pouvons agonir nos lointains ancêtres est fortement exagéré. Cependant, s’il y a de l’intérêt à parler de cette période de transition avec des repères datés et explicites comme les invasions germaniques/barbares du Ve siècle,  la guerre de Cent ans, le début des grandes inventions (l’imprimerie par Gutenberg) et les découvertes maritimes (l’Amérique par Christophe Colomb) ; il est également tout à fait judicieux de tordre le cou aux envolées lyriques de Michelet sur l’an mille.

Pourquoi ? Car, contrairement aux pays du Nord, la France comme la Belgique continuent à percevoir ce ventre mou du Moyen Âge avec dédain et dérision. L’an mille en est une incarnation. Comment faire ? En toute simplicité : avec principalement des repères chronologiques et succincts sur l’édification d’une telle légende. Ce sujet quelque peu atypique est avant tout un (petit) article de vulgarisation qui, je l’espère, vous donnera envie de vous renseigner davantage avec le livre de Georges Duby sur la question ou celui intitulé “Le Siècle de l’An Mil”, ouvrage collectif de Louis Grodecki, Florentine Mütherich, Jean Taralon et de Francis Wormald.

N. B. : Cet article, dans un effort de visibilité, sera découpés en cinq sections (préambule, prémices, repères chronologiques, point de vue des historiens et conclusion) et comprenant les points importants à retenir.

 

 

 

Préambule :

Une fois la fameuse date écoulée, les millénaristes deviennent prolixes avec le temps (notamment dans les chroniques), mais l’impact sur la société diffère en fonction des classes sociales. Les moines qui entretiennent cette peur iront jusqu’à influencer des historiens modernes (cf. Jules Michelet). Il y a pourtant un moine bourguignon qui se démarque de la masse : Raoul Glaber (985-1047). Nous allons le voir, historiquement, l’an mille est passé inaperçu ; mais c’est seulement à posteriori que Raoul Glaber instilla la date fatidique qui précède le cortège de terreurs et de phantasmes apocalyptiques. Dans la mythes chrétienne, les premiers croyants étaient convaincus que le monde a été créé pour durer 6 000 ans.

Le théologien Hippolyte de Rome (IIIe après J.-C.) place la naissance du Christ en 5500 anno mundi, sachant que le Messie est arrivé au midi du 6e jour. La première fin du monde aurait dû survenir en 500 anno domini. Très vite, Saint Augustin (354-430) impose une lecture spirituelle de l’an mille de l’apocalypse. Seulement un an après sa mort, l’église condamne la doctrine millénariste lors du concile d’Éphèse (430-431).

 

 

Les prémices :

Ex nihilo nihil fit (“rien ne vient de rien”), comme dirait l’expression latine consacrée. Il faut donc pour cela remonter aux fameuses prédictions de l’Apocalypse. Ce livre, le dernier du Nouveau Testament, a été écrit par Jean de Patmos en 95.  Il annonce que 1 000 ans après le Christ, Satan (en somme la personnification du Mal) sera libéré de ses chaînes et descendra sur terre pour y répandre ruine, désastres et surtout une désolation cataclysmique. Cette période est connue sous le nom de “tribulations” avant que le Messie (Jésus Christ) ne revienne une seconde et dernière fois pour juger les hommes et, parmi eux, sauver les Justes.

Des images d’Épinal nous traversent l’esprit avec les manuscrits enluminés imaginant la macabre danse des morts qui se réveillent pour épouvanter le vivant et, au milieu, des démons aux cornes fourchues semant le trouble et le désarroi, sous couvert d’une éclipse sans fin. Difficile dans ces conditions ne pas imaginer les paysans sous une terreur constante (du moins, si on en croit la lecture de certains manuscrits). Pour cela, les moines ont contribué, dans leurs cloîtres, a posé les germes d’un doute.

 

 

Repères chronologiques :

Né vers 985, Raoul le Labre (c’est-à-dire le “chauve”) était un enfant turbulent, voilà pourquoi il fut envoyé très jeune au monastère Saint-Germain d’Auxerre. Son humeur particulièrement irritante allait de pair avec son érudition. Après avoir passé par sept abbayes, il devint un clunisien, un ordre dont l’austérité n’est plus à exagérer. En 1030, il va s’atteler à l’œuvre de sa vie : Histoires, pas seulement la rédaction inachevée d’une chronique d’un savant mais avant tout une histoire sainte. Pour Raoul Glaber, la manifestation de Dieu est visible dans ce siècle dont la chronologie nous fait commencer en l’an 1000 et 1033, le millénaire de la naissance et de la passion du Christ. Là, des signes divins, ostentatoires presque et phénomènes miraculeux (pour ainsi dire vengeurs) se sont manifestés avec éclat, donnant l’illusion d’un siècle obsédé par la ferveur et soumis à la crainte.

De même, le bénédictin Abbon de Fleury (945-1004) rapporte avoir entendu prêcher dans une église parisienne que l’antéchrist viendrait à la fin de l’an mille et que le jugement général suivrait de peu, en 970, nous dit-il. Autre compère bénédictin, Ademar de Chabannes (988-1034) indique que l’année 1010 est remplie de signes funestes et il va même jusqu’à faire un parallèle avec la destruction du Saint-Sépulcre à Jérusalem par le calife du Caire en 1009.

Ainsi, comme on peut le voir consigner sur des manuscrits, les doutes sont nombreux car les événements qui sortent du quotidien ont été scrupuleusement notés dans divers ouvrages à notre attention. Il n’en faut pas plus pour qu’une épidémie dite du “mal des ardents” en 997 inquiète profondément, pareil pour des étoiles qui s’illuminent dans le ciel en 1023 ou encore une pluie de sang sur l’Aquitaine en 1028.

Si ces événements adossés les uns à la suite des autres interpellent, il est important de rappeler qu’entre 970 et 1000, 150 bulles pontificales seront rédigées et il n’y a pas la moindre allusion à la fin du monde. Aucune attention n’est portée à l’an 1000.

Au XVIe siècle, l’humaniste allemand Jean Trithem (1462-1516) est le premier en son temps à répandre l’idée d’effroi et de paniques collectives collectées par Raoul Glaber et de ses estimés collègues. Son explication est argumentée par les rumeurs précédemment citées de ces nouveaux millénaristes et des catastrophes naturelles, toujours propices à susciter l’inquiétude du croyant quant à la colère toujours justifiée de Dieu. L’humaniste n’est pas désintéressé dans cette affaire, car, en effet, cela permettait de faire contraste entre les siècles passés en proie à l’ignorance et la superstition et la Renaissance, source de savoirs et de sciences, où l’antiquité revient en force. Le cardinal italien César Baronius (1538-1607) lui emboîtera le pas quelques décennies plus tard en reprenant les mêmes arguments et en stigmatisant ainsi l’année 1001. Lui aussi à une arrière idée derrière la tête : mettre sur le devant de la scène la crédulité des humbles qui, à son époque, tombe, selon lui, dans le piège de la Réforme.

Un dernier coup de semonce finira le travail de mystification lorsque les philosophes des Lumières et les Révolutionnaires s’en prennent à eux, mais cette fois-ci pour mettre à bas le christianisme, comble du ridicule pour les hommes nouveaux de ce temps-là.

 

Point de vue des historiens :

  • L’historien et économiste suisse Jean de Sismondi (1773-1842) nous parle, dit-il, d’une “attente presque universelle de la fin du monde à cette époque”.
  • L’écrivain de romans-feuilletons Eugène Sue (1804-1857) se mêle de notre sujet dans les “Mystères du peuple” en évoquant un complot clérical visant à propager des fausses rumeurs d’apocalypses afin d’en tirer profit auprès des ouailles épouvantées. “Grâce à cette jonglerie infâme, le clergé extorqua un grand nombre de biens des seigneurs francs […] : terres, châteaux, serfs, troupeaux, splendide vaisselle, bel or monnayé, riches armures, ils donnèrent tout jusqu’à leur chemise.”, pendant que les hommes de Dieu trinquent et ripaillent. L’exercice qu’il entreprend prend à revers les dires des manuscrits : il s’agirait d’un complot initiée depuis le début.
  • La Troisième République, anticléricale il ne va s’en dire, en profite pour perpétuer cette légende devenue tenace de l’an mille.
  • Georges Duby (1919-1996) constate dans une période s’étendant entre le dernier tiers du Xe et le premier tiers du XIe siècle, une envolée des rites de purgation : pogroms contre les juifs, excommunication, grandes assemblées expiatoires où on exhibe les reliques des saints sortis en grande pompe des églises.
  • La période romantique, comme son nom l’indique, se laisse emporter par la verve et le lyrisme au détriment de l’historicité. Jules Michelet (comme mentionné en amont de cet article) ne laisse pas de place à l’ambiguïté dans ses propos : ” Il semblait que l’ordre des saisons soit interverti, que les éléments subissent des lois nouvelles. Une peste terrible désola l’Aquitaine […] la famine ravagea le monde, les pauvres rongèrent les racines des forêts, plusieurs se laissèrent aller à dévorer des chairs humaines.”
  • Vers la fin du XIXe siècle, les historiens vont étudier plus attentivement les textes originaux et ne décèleront pas la trace d’une peur collective et contagieuse au sein de la société médiévale. De plus, les manifestations dites eschatologiques se retrouvent davantage vers la fin du XIe siècle qu’à la fin du Xe siècle.

 

 

En conclusion :

Raoul Glaber, Abbon de Fleury ou Ademar de Chabannes ne seraient complètement les seuls à blâmer dans cette histoire. Il existe, en effet, une pensée eschatologique effrayante mais celle-ci est due à une réalité issue du christianisme, une religion monothéiste qui tend indubitablement vers la fin du monde.

Il est impératif de dissocier la majorité de la population et les lettrés de cette époque : seuls les clercs habitués à dater leurs actes de l’an de l’Incarnation savaient qu’ils étaient à l’an 1000.  À l’inverse, le peuple se repérait dans la durée avec les saisons ou les grandes fêtes du calendrier religieux. C’est seulement lors de la seconde moitié du XIe siècle que l’on généralise l’ère chrétienne.

De plus, depuis saint Augustin (qui l’interdit, rappelons-le), le millier d’années dont parle l’Apocalypse est à prendre au sens allégorique et qu’il est impossible, selon lui, de connaître la date exacte du Jugement dernier. Il faudra attendre 1100 pour que les lectures littérales apparaissent.

 

Sources et références des illustrations :

– Apocalypsis cum figuris (1275-1300).
– L’Apocalypse (1300-1325). BL, Royal MS 19 B XV, fol.10v.
– Livre d’heures de Vincent de Beauvais. Enluminure de la chute des Anges.
– Les Très Riches Heures du duc de Berry, MS 65.
– Daniel Hopfer : La mort et le diable surprennent deux femmes, vers 1510-1515.
– Michael Pacher : Saint Augustin et le diable.

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